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Ces noms de lieux “baptisés” un peu vite

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Henri Quantin - publié le 04/03/26
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"Baptiser" un nom de lieu public, est-ce bien raisonnable, surtout lorsque le nom choisi se révèle dans le temps peu recommandable ? Baptême pour baptême, la prudence de l’Église dans la canonisation de ses saints pourrait servir d’exemple, conseille l’écrivain Henri Quantin. 

Les lieux publics ne sont pas comme les êtres humains ; on peut les débaptiser. Demander à être rayé des registres baptismaux est toujours un peu vain, puisque nul ne peut faire que ce qui a été gravé pour l’éternité n’ait pas eu lieu, sauf à indiquer en marge que le baptisé a souhaité ne plus l’être. En revanche, le changement de nom d’une école, d’un gymnase, d’une bibliothèque ou d’un rond-point ne pose a priori pas trop de difficultés, si ce n’est dans la mémoire des habitués. Les ondes successives du dossier Epstein ont ainsi porté à notre connaissance une information passée jusqu’ici inaperçue en France : l’école "Prince-Andrew", sur l’île de Sainte-Hélène, a été débaptisée l’an dernier, les élèves étant chargés de trouver le nom d’une personnalité moins crapuleuse.

Ancienne façade (2006) de la Woodlawn High School (anciennement Prince Andrew High School ), école publique canadienne située à Dartmouth, en Nouvelle-Écosse.
Ancienne façade (2006) de la Woodlawn High School (anciennement Prince Andrew High School ), école publique canadienne située à Dartmouth, en Nouvelle-Écosse.

Mise à l’honneur

Si on s’autorise une réflexion lexicale dans une affaire où le scandale le plus grave n’est, bien sûr, pas verbal, on remarquera que le verbe "baptiser" n’est pas forcément le plus adapté, quand il s’agit de donner un nom à un lieu ou à une rue. Car ce "baptême"-là ne peut être appelé ainsi que par une analogie assez lointaine : nulle plongée, même symbolique, et nul homme nouveau sortant des eaux. Quand il s’agit de la place Vanessa-Paradis, du lycée Patrick-Bruel — en souvenir du film Profs — ou du zoo Brigitte-Macron, le verbe "nommer" suffit sans doute, y compris dans le sens qu’il a lorsque quelqu’un est "nommé" à la cérémonie des Césars : être mis à l’honneur par le seul fait qu’on ait pensé à lui.

Au fond, l’opération relève plus de la "canonisation" d’une personne que du "baptême" d’un lieu : donner le nom d’une personnalité vaut un peu reconnaissance de l’héroïcité de ses vertus (les critères retenus pour juger un être "vertueux" sont une autre question) ; les élèves sont supposés pouvoir peu ou prou prendre modèle sur cet ancêtre ou, au minimum, puiser dans sa vie ou ses œuvres matière à inspiration.

La prudence de l’Église

C’est pourquoi il pourrait être utile d’avoir dans ce domaine la même prudence que celle que l’Église est censée avoir vis-à-vis de ceux qu’elle déclare vénérables, bienheureux ou saints. Cela éviterait d’avoir à "débaptiser" des écoles Prince-Andrew, mais aussi des fondations Abbé-Pierre, des salles Jean-Vanier et des amphithéâtres Jack-Lang. La prudence requise est avant tout temporelle : elle consiste à attendre suffisamment longtemps pour limiter le risque d’erreur. N’est-il pas préférable que les éventuelles objections aient toutes été formulées avant ? N’y a-t-il pas d’autres manières de rendre hommage à une personnalité admirée ?

Aussi longtemps qu’une personne est vivante, deux évidences au moins justifient d’attendre : d’une part rien ne dit que les années qui lui restent à vivre seront aussi édifiantes que les précédentes ; d’autre part, la possibilité d’apparences trompeuses peut de moins en moins être écartée. Si on ajoute l’inévitable soupçon d’une flatterie intéressée, le délai semble indispensable. Par la suite, tant que la mort de la personnalité est encore récente, l’hypothèse d’un engouement sous le coup de l’émotion n’est jamais exclue. C’est la limite du santo subito, entendu aussi bien à la mort de Jean Paul II qu’à l’enterrement de Marie-Dominique Philippe... Attendre 1920 pour canoniser Jeanne d’Arc, brûlée vive en 1431, fait tout de même courir moins de risque, même si on admettra qu’attendre 2430 pour Maximilien Kolbe aurait été un peu excessif.

Un nom qui fait grandir

L’ex-école Prince-Andrew a sans doute montré la voie en tranchant parmi les propositions des élèves : à une Hélène contemporaine, Helena Bennett, spécialiste en environnement qui œuvre à la préservation de l’île, l’école a préféré... sainte Hélène. Nom de l’île, disent certains, qui jugent sans doute la géographie plus innocente que l’Histoire. Nom d’une sainte, pourtant, avant d’être le nom d’un lieu, lieu qu’aucune révélation tardive, en tout cas, n’a obligé à débaptiser. Sainte Hélène, une servante d’auberge devenue impératrice (en tant que mère de l’empereur Constantin), avant d’aller faire construire des basiliques en Terre Sainte, voilà une femme dont la vie peut à la fois faire rêver et faire grandir. Elle témoigne, comme dit à peu près le père du Don Juan de Molière, que la gloire "n’est rien où la vertu n’est pas". La vertu avant la gloire : ce pourrait être un bon critère pour choisir le nom de ses enfants... et de leurs écoles.

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