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Liban : “Nous subissons les conséquences d’un conflit qui ne nous appartient pas”

Des habitants inspectent le site d'une frappe aérienne israélienne dans la banlieue sud de Beyrouth, le 3 mars 2026.

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Cécile Séveirac - publié le 03/03/26
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À nouveau frappé par la violence, le Liban revit l’exode de ses habitants et l’angoisse des bombardements. Après la mort d’Ali Khamenei début mars, les affrontements entre Israël et le Hezbollah plongent le pays dans une nouvelle crise. Mgr Guillaume Bruté de Remur, recteur du séminaire Redemptoris Mater à Beyrouth, témoigne pour Aleteia du quotidien bouleversé des Libanais et de l’inquiétude des chrétiens d’Orient.

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Depuis les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran, le Moyen-Orient est de nouveau au bord de l’embrasement. Le 3 mars, Israël a annoncé le déploiement de troupes au sud du Liban. Tsahal mène des frappes ciblées contre le Hezbollah, en riposte aux tirs de missiles du mouvement chiite après la mort d’Ali Khamenei, guide suprême iranien, tué à Téhéran.

À nouveau, les villages du Sud-Liban se vident de leurs habitants, jetés sur les routes. À Beyrouth, les frappes qui ciblent des positions du Hezbollah et des infrastructures contraignent les Libanais du quartier chiite à fuir. Un arrière-goût de déjà-vu. En septembre 2024 déjà, le pays connaissait une véritable escalade de la violence alors que la zone située près de la frontière nord d’Israël, la région de la Bekaa frontalière avec la Syrie et la banlieue sud de Beyrouth s'étaient trouvées sous le feu des raids israéliens, en réponse à des attaques du Hezbollah. Sur place, Mgr Guillaume Bruté de Remur témoigne auprès d'Aleteia du climat d'insécurité, tout en manifestant sa colère et son incompréhension face au retour inexorable de la guerre au pays du Cèdre. Recteur du séminaire libanais Redemptoris Mater, Mgr Guillaume Bruté de Remur forme des prêtres catholiques destinés à servir les chrétiens d'Orient de rites différents (maronite, gréco-catholique, syriaque…). Le séminaire est situé dans le quartier d’Ain El Roummaneh, dans la banlieue sud de Beyrouth touchée par les bombardements. "Le Liban aspire à la paix, mais sa fragilité structurelle le rend vulnérable. Trois mois après l’appel du Pape à la paix, tout recommence. C’est consternant", confie-t-il à Aleteia, en appelant la communauté internationale à accentuer son soutien aux communautés chrétiennes en Orient. Entretien.

Aleteia : Depuis ce lundi, des bombardements israéliens intenses visent Beyrouth et le sud du Liban en représailles des frappes menées par le Hezbollah. Quelle est la situation sur place actuellement ?
Mgr Guillaume Bruté de Remur
: J’habite dans la zone chrétienne limitrophe du quartier chiite actuellement bombardé. Pour l’instant, nous ne nous sentons pas directement menacés : les frappes israéliennes sont très ciblées, les immeubles visés sont identifiés à l’avance. Dès que le Hezbollah a déclenché son attaque pour venger l’exécution de Khamenei, la riposte israélienne est arrivée dans la nuit de dimanche à lundi : Israël a averti, et une heure plus tard, les bombardements ont commencé. Les habitants du quartier chiite ont alors fui massivement vers notre quartier. Nous assistons à un exode important, qui s’ajoute à celui des villages du Sud : routes encombrées de convois, familles entassées dans des voitures, pickups, motos… Les scènes sont dures.

Ce n’est plus tant l’inquiétude que la lassitude qui domine. Les chrétiens sont moins stressés qu’il y a un an et demi, ils ne se sentent pas menacés, mais ils sont fatigués.

Nous vivons au rythme des frappes : cette nuit, il y en avait toutes les 20 minutes, certaines nous réveillent. Les drones survolent la zone jour et nuit. Ce qui est préoccupant, c’est l’escalade : le Hezbollah est aujourd’hui désavoué par le gouvernement libanais, et la population chiite, déjà très éprouvée par la guerre d’il y a un an et demi, commence à se retourner contre lui. Beaucoup ont reconstruit à leurs frais leurs maisons détruites et doivent à nouveau tout quitter. Un certain consensus se forme contre l’action du Hezbollah, ce qui permet d’éviter, pour l’instant, une division du pays. Mais nous payons le prix de cette stratégie de confrontation. Du côté israélien, on sent qu’il y a une opportunité de frapper fort : je n’exclus pas le scénario d’une occupation du sud Liban. Israël pourrait justifier une opération au motif que le désarmement du Hezbollah n’a pas eu lieu malgré un an et demi de délai. Quant à nous, nous subissons les conséquences d’un conflit qui ne nous appartient pas. Le Liban aspire à la paix, mais sa fragilité structurelle le rend vulnérable. Trois mois après l’appel du Pape à la paix, tout recommence. C’est consternant.

Quel est l’impact de cette guerre sur votre quotidien au séminaire ? Parvenez-vous à maintenir vos activités ?
Notre nouveau séminaire, situé à la limite du quartier musulman, se veut un lieu de paix et de communion : c’est notre mission de créer du lien entre les communautés. Les travaux de construction s’étaient arrêtés à cause de la crise, et il n’y a pas eu de dégâts pour l’instant. Les séminaristes ne vont plus à l’université, les établissements étant fermés ; ils poursuivent leurs études en ligne. Nous essayons de dormir malgré les bombardements. Cette situation, nous l’avons déjà vécue en novembre 2024 : on s’habitue, mais on ne s’y attendait pas.

Quelles sont les principales inquiétudes des chrétiens face à la montée des tensions ?
Ce n’est plus tant l’inquiétude que la lassitude qui domine. Les chrétiens sont moins stressés qu’il y a un an et demi, ils ne se sentent pas menacés, mais ils sont fatigués. Les activités paroissiales avaient été suspendues en octobre 2024 pendant deux semaines ; aujourd’hui, offices et messes continuent, rien n’a changé pour l’instant. Nous essayons de maintenir un rythme, de continuer à vivre. Il n’y a pas de peur, plutôt de la colère, un peu de stress, et beaucoup de petites contrariétés du quotidien : par exemple, devoir payer une pièce détachée de voiture beaucoup plus cher faute de pouvoir l’acheter dans le sud. C’est tout bête, mais ce genre de situations devient épuisant. 

À chaque fois que l’avenir semble s’ouvrir, un nouvel événement vient tout anéantir.

Y a-t-il des initiatives de solidarité entre les différentes communautés religieuses du quartier ?
Oui, il y a de la solidarité. Un de mes prêtres, curé dans le sud du Liban, a dû fuir pendant la nuit. L’évêché de Tyr a organisé l’accueil des déplacés, certains ont continué jusqu’à Beyrouth. Les églises accueillent les chrétiens en fuite, mais, cette fois, c’est surtout l’État qui prend en charge l’aide d’urgence : écoles ouvertes, numéros d’urgence, meilleure organisation institutionnelle grâce à la présence d’un gouvernement, contrairement à 2024.

La présence chrétienne au Liban risque-t-elle de s’affaiblir dans ce contexte ?
Oui, il y a un risque réel. À chaque déplacement du Pape, on constate que la présence chrétienne se réduit : 500.000 avec Jean Paul II, puis 300.000 avec Benoît XVI puis 100. 000 personnes avec Léon XIV. Beaucoup partent vivre en Europe ou aux États-Unis, surtout les jeunes à qui l’on propose des bourses d’études et qui ne reviennent pas faute d’opportunités d’emploi. À chaque fois que l’avenir semble s’ouvrir, un nouvel événement vient tout anéantir. Cela crée des tensions, parfois de la suspicion envers les autres communautés, notamment chiite.

Quand les politiques perdent conscience de l’importance de soutenir une certaine population, une vision du monde tournée vers autrui, et qu’on abandonne celle-ci au profit d’intérêts commerciaux, on en paie le prix.

Qu’est-ce qui nourrit votre espérance dans ce contexte difficile ?
La foi. Ce n’est pas le nombre qui compte : les Douze n’étaient que douze, l’un a trahi, les autres ont fui. Nous sommes un peuple résilient, mais il faut entretenir la foi et comprendre que la véritable patrie, c’est le Ciel. C’est quelque chose que nous pouvons d’autant plus nous rappeler en cette période de carême, qui est un combat spirituel que le Christ a mené avant nous. Ce dimanche, c’était la Transfiguration. La résurrection est au bout du tunnel. Si l’on regarde la géopolitique, on perd espoir ; si on regarde le Christ, on vit.

Quel message souhaitez-vous transmettre aux chrétiens d’Orient et à la communauté internationale ?
La politique internationale, très aseptisée sur le plan religieux, ne se rend pas compte que l’affaiblissement des chrétiens au Moyen-Orient est aussi un affaiblissement de la vision occidentale de la convivance. Ce n’est pas qu’une question de pétrole : la civilisation occidentale repose sur le principe de la personne. Cette vision attribuée à la Révolution française a en fait de profondes racines chrétiennes. Quand les politiques perdent conscience de l’importance de soutenir une certaine population, une vision du monde tournée vers autrui, et qu’on abandonne celle-ci au profit d’intérêts commerciaux, on en paie le prix. Même les musulmans le disent. Il faut que l’Occident se réveille.

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