Alors que le Moyen-Orient se trouve une fois plus au bord de l'embrasement après le début des frappes américaines et israéliennes sur l'Iran, François Mabille revient sur la position tenue par le Saint-Siège et les enjeux diplomatiques pour ce dernier. "Du côté du Saint-Siège, l’objectif est de faire en sorte que l’Église catholique en Iran ne disparaisse pas", explique le géopolitologue à I.Media. Entretien. Et si votre lecture allait plus loin ?
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La nouvelle guerre qui s’est ouverte ce 28 février 2026 avec les frappes israéliennes et américaines sur l’Iran, conduisant notamment à la mort du guide suprême Ali Khamenei, a bouleversé la géopolitique mondiale. Outre Israël, les pays du Golfe et désormais le Liban sont également entraînés dans un conflit régional, rejoignant le scénario de la "troisième guerre mondiale par morceaux" souvent dénoncé par le pape François.
Le Saint-Siège, qui a pris soin de ne jamais rompre les contacts avec la République islamique d’Iran depuis la révolution de 1979, se trouve dans une position particulière, appelant constamment au respect du droit international malgré tous les bouleversements de la géopolitique mondiale. François Mabille, chercheur associé à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) et directeur de l’Observatoire géopolitique du religieux, revient sur le rôle du Saint-Siège dans ce nouveau contexte. "Le Saint-Siège pratique une diplomatie normative, notamment basée sur le rappel du droit international et de la Charte des Nations unies", détaille-t-il à I.MEDIA. Entretien.
I.MEDIA : Lors de l’Angélus de dimanche, le pape Léon XIV a pointé le risque que cette nouvelle guerre n’ouvre un "abîme irréparable", mais ses propos semblent avoir rencontré peu d’écho. Observe-t-on une forme de marginalisation du Saint-Siège sur la scène internationale ?
François Mabille : Il faut d'abord se demander qui n’est pas marginalisé aujourd’hui sur la scène internationale face à l’administration Trump... Dans le cas de l’Ukraine, les Européens peinent, malgré de nombreux efforts, à se faire entendre et à se faire respecter. Sur bien d’autres dossiers, ils n’ont pas leur mot à dire. On ne voit pas quel État a réellement prise sur les décisions américaines.
Lors de l'enlèvement du président Maduro au Venezuela, Trump a agi sans se soucier de qui que ce soit et a imposé son approche. Ici, c’est un peu la même chose, sauf qu’au lieu d’être seuls, les États-Unis agissent avec Israël. Donc à vrai dire, si le Saint-Siège est marginalisé dans la prise de décision, il l’est comme tout autre État… et peut-être davantage, dans la mesure où, contrairement à la France, à la Grande-Bretagne ou à l’Allemagne, il ne peut ni entrer dans une coalition ni bombarder qui que ce soit.
Ceci dit, avec les nombreux efforts menés sur le front du dialogue interreligieux, le Saint-Siège peut jouer un rôle décisif sur un point très important, à plus long terme : éviter que l’embrasement de la région ne débouche sur une radicalisation de certains groupes, ce qui serait préjudiciable au régime de tolérance que le Saint-Siège, notamment sous François, a cherché à promouvoir.
Le Vatican a toujours maintenu des relations directes avec l’Iran, malgré le changement de régime en 1979. Peut-on considérer que cette permanence à Téhéran pourrait lui donner une place particulière dans l’accompagnement d’une transition ? Ou, au contraire, cela risquerait-il de le desservir aux yeux de l’opposition et d’un éventuel nouveau régime ?
Très honnêtement, je ne pense pas que le Saint-Siège puisse jouer un rôle décisif direct dans la transition en Iran. La présence chrétienne et catholique en Iran est trop faible pour qu’une véritable influence soit envisageable.
Du point de vue iranien, le Saint-Siège peut effectivement être perçu comme un acteur occidental attaché au dialogue et au multilatéralisme, par lequel faire passer d’éventuels messages.
Mais si l’on regarde les prises de position récentes du Pape, on voit surtout deux axes constants : l’appel à respecter les populations — y compris le peuple iranien, dont les attentes légitimes pour vivre dans la dignité ont été évoquées notamment lors des manifestations de janvier dernier —, et l’appel au dialogue, à la diplomatie et au recours aux organisations onusiennes. Le Saint-Siège pratique une diplomatie normative, notamment basée sur le rappel du droit international et de la Charte des Nations unies. Il l’a fait sur le dossier israélo-palestinien, sur le Venezuela, et ici encore dans le cas de l’Iran.
Durant son pontificat, le pape François avait reçu de nombreuses personnalités du régime iranien, notamment le président Rohani et d’autres responsables politiques ou religieux. Peut-on dire que le Vatican a été, du point de vue de Téhéran, une sorte de point de contact avec le reste du monde, voire d’ultime relais en Occident, ces dernières années ?
Du point de vue iranien, le Saint-Siège peut effectivement être perçu comme un acteur occidental attaché au dialogue et au multilatéralisme, par lequel faire passer d’éventuels messages. Du côté du Saint-Siège, l’objectif était sans doute plus pragmatique : faire en sorte que l’Église catholique en Iran ne disparaisse pas.
La présence catholique est infime en Iran, où le prosélytisme est interdit, les conversions sont réprimées, les mariages interreligieux presque impossibles. Une certaine présence est tolérée, mais à long terme, ce régime ultra-restrictif ne peut conduire qu’à une quasi-disparition. Le maintien d’un dialogue régulier et institutionnalisé répond sans doute d’abord à cette préoccupation.
La nomination d’un cardinal représentant l’Iran lors du consistoire de 2024 s’inscrivait-elle dans cette logique d’attention à une petite communauté oubliée, jouant sa survie ?
Oui, cela correspond à l’attention particulière que François portait aux périphéries. C’est comparable à son voyage en Mongolie, où la communauté catholique est également très réduite. Dans un cas, il se déplace pour attirer l’attention ; dans l’autre, il honore une petite communauté par une nomination cardinalice. Mais on peut aussi voir cela comme une main tendue à l’Iran, une manière d’honorer le pays, en reconnaissant son importance.
Les efforts menés avec les pays du Golfe ces dernières années ont-ils permis au Saint-Siège d’établir de nouveaux contacts dans cette région du monde où il était peu présent jusqu’alors ?
On peut en effet remarquer que depuis 10 ou 15 ans, le Saint-Siège a amélioré ses relations avec les États de la péninsule arabique. C’est vrai avec le Koweït, où le cardinal Parolin s’est rendu récemment, ainsi qu’avec Bahreïn et les Émirats arabes unis qui ont reçu des visites du pape François. Les relations interreligieuses et islamo-catholiques se sont globalement améliorées au long de la décennie écoulée.
Je retiens aussi la très grande importance du voyage du pape François en 2021 en Irak, où sa rencontre avec l’ayatollah Sistani était intéressante : il s’est tourné vers le chiisme, mais vers une autorité non iranienne, qui n’était pas sur la même ligne que Khamenei.
Ce que l’on perçoit, c’est que le Pape veille d’abord à l’unité des catholiques, notamment de l’épiscopat.
L’établissement des relations diplomatiques avec le sultanat d’Oman s’est aussi inscrit dans cette dynamique de prises de contact dans cette région autrefois moins couverte par la diplomatie de l’Église. Quant à l'Arabie saoudite, elle est symboliquement centrale pour l’islam sunnite. Il y aurait du sens que ce pays parvienne à nouer de véritables relations diplomatiques avec le Saint-Siège.
L’enjeu de ce rapprochement est-il surtout le soin des communautés locales, en croissance dans le Golfe, ou une volonté plus large de stabilisation régionale ?
Sans doute les deux, voire trois dimensions : approfondir le dialogue et la coexistence entre musulmans et chrétiens ; participer symboliquement à la pacification des sociétés, comme lorsque le Pape s’était rendu dans une mosquée en Centrafrique dans un contexte de tensions ; et enfin honorer les communautés chrétiennes locales, qu’elles soient autochtones ou composées d’expatriés.
Ce contexte moyen-oriental pose aussi la question des relations du Saint-Siège avec les États-Unis. Léon XIV, malgré ses origines, a pris ses distances avec l’administration Trump. Peut-on parler d’un échec pour les catholiques de l’administration américaine, comme le secrétaire d'État Marco Rubio ou le vice-président J.D. Vance, qui semblaient vouloir capitaliser sur la nationalité du Pape ?
Ce que l’on perçoit, c’est que le Pape veille d’abord à l’unité des catholiques, notamment de l’épiscopat. Il y a effectivement des catholiques dans l’administration Trump, et certains ont même parlé d’un "moment catholique" à Washington.
Il existe des points de rapprochement sur certaines valeurs, par exemple sur des questions liées à l’IVG ou à l’expression des identités religieuses en Europe. Ce sont des points sur lesquels le Saint-Siège peut rejoindre certains thèmes défendus par l'administration Trump, mais la pierre d’achoppement demeure : le nationalisme chrétien ne peut pas s’accorder avec l’universalisme revendiqué par le Pape. Cela a un impact direct sur la perception de la politique étrangère américaine par le Saint-Siège.
La distance est moins frontale qu’à l’époque de François, mais elle existe. Le fait que le Vatican ait clairement démenti toute perspective de visite du Pape aux États-Unis cette année, c'est déjà un signal, tout comme le refus du Saint-Siège d'intégrer le Board of Peace de Donald Trump. Il y avait un risque évident de récupération politique. Au début, la Maison Blanche a tenté de faire du Pape un allié, mais très vite, on a perçu un refroidissement.