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Avec quelles armes combattre le mal ?

8 min de lecture
Jean Duchesne

Crédit : Aleteia

Les frappes contre l’Iran sont à mettre en perspective et posent pas mal de questions, aussi bien stratégiques que juridiques. L’Histoire enseigne qu’on ne peut pas tuer des idées, rappelle l’essayiste Jean Duchesne, encore moins avec des bombes.

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Nous sommes entrés en 2026 dans une ère nouvelle. Début janvier, le président du Venezuela a été enlevé dans une opération militaire et emmené à New York pour être jugé comme un criminel. Et fin février, des missiles américains et israéliens ont tué le "Guide suprême" de la République islamique d’Iran et les plus importants responsables du régime. C’est tout autre chose que la punition d'Oussama Ben Laden dix ans après son triste exploit. Jamais auparavant au cours des dix derniers siècles, une nation en conflit avec une autre n’avait essayé de l’emporter en s’en prenant directement au principal gouvernant de l’adversaire. 

Du temps des rois, de Napoléon, de Hitler...

Le temps était révolu des rois tombant à la tête de leurs troupes sous l’assaut de l’ennemi, et si maints chefs d’État ont été tués, c’était (pour se limiter à la France) par accident (Charles VIII, Henri II), sous le poignard ou les balles d’un mécontent (Henri III, Henri IV, Sadi Carnot, Paul Doumer) ou du fait d’une révolution (Louis XVI) — bref, toujours dans une affaire purement intérieure, sans agression de l’étranger. Ne parlons pas de l’Angleterre où, jusqu’aux Temps modernes, près d’un roi sur deux est plus ou moins proprement liquidé. Mais enfin, jusqu’à récemment, la victoire sur une bande ou tribu rivale par l’élimination de son meneur (en combat rangé ou traîtreusement) appartenait à une préhistoire, ou au monde de la mafia et des gangsters. Au moins à ce niveau, les progrès de la civilisation avaient adouci les mœurs.

Ainsi, les coalisés contre Napoléon se contentent de l’exiler à l’Île d’Elbe (entre l’Italie et sa Corse natale), puis, quand il en revient, repart en guerre et est à nouveau vaincu, bien plus loin : à Sainte-Hélène (au beau milieu de l’Atlantique Sud). Pas moins de quatre souverains français sont capturés sur le champ de bataille et traités avec les égards dus à leur rang : saint Louis en 1250 lors de la Septième Croisade, Jean II le Bon à Poitiers en 1356, François Ier à Pavie en 1525 et Napoléon III à Sedan en 1870. Les trois premiers ne sont pas mal traités et s’en tirent avec de fortes rançons et la promesse (pas toujours tenue) de renoncer à certaines prétentions. Le dernier, déchu, ne vaut plus grand-chose et peut se réfugier en Angleterre (comme avant lui ses prédécesseurs Charles X et Louis-Philippe Ier). Ajoutons que ce ne sont pas Churchill et Roosevelt ni même Staline qui tentent d’assassiner Hitler en juillet 1944, mais des officiers allemands. De même, c’est par un résistant communiste italien que Mussolini est fusillé en avril 1945.

Quelques inconvénients de progrès récents

D’autre part, il est sans doute inédit de voir un pays s’en prendre au principal responsable d’un autre qui n’est pas voisin, mais éloigné de plusieurs milliers de kilomètres, et de le faire directement et unilatéralement, sans mise en demeure ni information préalable d’alliés ni de tiers observateurs. Il faut bien sûr y voir un effet de ce qu’on appelle la "mondialisation". Les avancées technologiques d’une part facilitent les communications, abolissent les distances et multiplient donc aussi bien les frictions et oppositions que les échanges pacifiques. Et d’autre part des moyens d’action de plus en plus perfectionnés permettent des opérations militaires qui seraient impossibles avec des armes classiques, blanches ou à feu, et de la cavalerie ou de lourds engins motorisés, les grandes invasions d’autrefois, avec femmes, enfants et bagages, et les raids de pillage n’étant plus de saison.

Cette brutalité sophistiquée se justifie par le fait qu’elle cible des dictateurs qui persécutent leur peuple, le privent de libertés fondamentales et enrichissent la clique de leurs séides qui maintient un ordre tyrannique. Une des tendances marquantes de ces dernières décennies a probablement été l’amélioration des méthodes de répression, et ce n’est guère réjouissant. On l’a bien vu, indépendamment du Vénézuela et de l’Iran, en Chine sur la place Tian’anmen dès 1989 et à Hong Kong en 2019-2020, en Russie où les opposants ne restent pas en vie (Anna Politovskaïa en 2006, Boris Nemtsov en 2015, Alexeï Navalny en 2021...), dans tant de pays d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine... Il y a belle lurette que les révolutions populaires n’aboutissent plus à grand-chose : voir le "Printemps arabe" de 2011. D’où, pour des justiciers indignés, la tentation d’intervenir...

La force des idées

Mais le phénomène le plus intéressant est peut-être ce qu’on peut désigner comme une personnalisation de certaines des forces à l’œuvre dans le monde. Viser Nicolas Maduro et Ali Khameini suppose que le socialisme lancé par Hugo Chavez (1954-2013) et le chiisme politique établi par Rouhollah Khomeini (1902-1989) ne survivront pas ou deviendront inoffensifs une fois neutralisés ou éliminés ceux qui à leur suite les incarnent et leur donnent un impact largement jugé nocif.  C’est un pari qui repose sur une analogie avec la disparition du nazisme après le suicide de Hitler et du fascisme après l’exécution sommaire de Mussolini. L’État d’Israël (qui a participé aux frappes sur l’Iran) a fait le même calcul en liquidant des chefs du Hezbollah libanais et du Hamas palestinien de Gaza.

Porter un jugement, prononcer une condamnation et exécuter la sentence sans débat contradictoire ni concertation, n’est-ce pas faire précisément ce que l’on réprouve ?

Mais est-il aussi facile de diaboliser un système et les théories qui le fondent que d’incarcérer ou d’occire un homme ? Le poète et révolutionnaire puritain John Milton (1608-1674) a fort bien expliqué dans son Areopagitica de 1644 qu’on ne peut pas tuer des idées, parce que, bonnes ou mauvaises, elles ont une existence qui ne dépend pas de leurs effets, ni de leurs supports physiques, ni du nom qu’elles reçoivent. Tout oppressifs qu’ils soient, les régimes vénézuélien et iranien ont des partisans qui apparemment ne capitulent pas et restent capables de se mobiliser. Nazisme et fascisme unanimement condamnés après la Seconde Guerre mondiale resurgissent dans des versions plus ou moins camouflées et policées, et ces appellations (assorties du préfixe "néo") sont bien utile à des extrémismes qui prétendent s’y opposer symétriquement, mais leur ressemblent comme leur image dans un miroir. 

Des questions à se poser

Surtout, qui peut décider non seulement que telle doctrine ou politique menace le monde entier, mais encore qu’il suffit, pour l’empêcher de nuire, de décapiter l’organisation qui s’en réclame ? Porter un jugement, prononcer une condamnation et exécuter la sentence sans débat contradictoire ni concertation, n’est-ce pas faire précisément ce que l’on réprouve ? Il y a au moins un paradoxe et aussi un risque à défendre par la violence la démocratie, c’est-à-dire le consentement minimal (d’une majorité, si fragile soit-elle) des peuples à leur gouvernement.

On dira qu’il y a crime contre l’humanité, ou mépris des droits de l’homme, ou exploitation crapuleuse de populations. On dira aussi que la démocratie est toujours imparfaite et souvent inefficace ("le pire des systèmes, à l’exception de tous les autres", a dit Churchill). On dira encore que le totalitarisme peut s’imposer par les urnes et enfin que des "machins" comme jadis la Société des Nations et à présent l’ONU s’avèrent impuissants à promouvoir le Bien et même à le définir.

Pour finir

Reste que l’Église a toujours obstinément plaidé pour le respect du droit international, pour la négociation, le dialogue et la diplomatie, parce que la raison et l’esprit, même infirmes, accomplissent davantage et bien plus durablement que la violence. L’Évangile rappelle que les pires démons ne se chassent pas par le glaive du soldat ni par la matraque policière, mais par la prière et l’abstinence (Mt 17, 21).