Après la répression sanglante du soulèvement populaire de janvier et l’échec des négociations sur le nucléaire, le régime islamiste chiite fait face à des frappes coordonnées d’Israël et des États-Unis depuis le 28 février. Tandis que la région s’embrase, les enjeux stratégiques et les risques de déstabilisation interrogent la communauté internationale. Sylvain Gaillaud, spécialiste de l’Iran, analyse pour Aleteia les motivations des acteurs et les scénarios possibles pour l’avenir du Moyen-Orient.
Alors que l’Iran est la cible depuis le 28 février de frappes militaires coordonnées par Israël et les États-Unis, le Moyen-Orient s’enfonce dans une nouvelle crise aux conséquences imprévisibles. Dès le mois de janvier 2026, la République islamique vacillait après un soulèvement populaire sans précédent, réprimé dans le sang. Au moins 30.000 Iraniens ont été massacrés dans tout le pays après avoir appelé à un changement de régime et au retour de Reza Pahlavi, fils exilé du dernier Shah d'Iran.
En parallèle, la pression internationale sur le régime islamiste chiite n'a fait que s'accentuer dans l'objectif de désamorcer la crise nucléaire iranienne et d’éviter une escalade militaire. Malgré l’implication de l’Union européenne, des États-Unis et des médiateurs internationaux, les discussions se sont révélées infructueuses : à Vienne, les pourparlers portaient sur la limitation du programme nucléaire iranien en échange d’une levée partielle des sanctions, mais l'Iran a refusé les conditions jugées trop contraignantes. À Genève là aussi, les discussions ont échoué, principalement en raison du refus de l’Iran d’abandonner ses ambitions nucléaires et balistiques, ainsi que de la répression interne jugée inacceptable par les Occidentaux. Donald Trump l'avait promis : en l’absence d’accord, des mesures de rétorsion seraient prises. Plusieurs hauts responsables iraniens, dont Ali Khamenei, dictateur ayant imposé une ligne théocratique rigide durant 37 ans de pouvoir, ont été tués lors des opérations américaine et israélienne, et au moins 500 personnes ont trouvé la mort lors des frappes.
"Soyons clairs, le régime iranien porte une responsabilité écrasante dans cette situation (...) : par son programme nucléaire, par ses missiles balistiques, par son soutien constant à des groupes terroristes, par son refus, aussi, d’entrer de bonne foi dans une négociation avec l’Europe, puis avec les États-Unis. Et par la répression sanglante des aspirations légitimes du peuple iranien", a réagi ce lundi 2 mars Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des affaires étrangères, qui regrette cependant l'intervention "décidée unilatéralement par Israël et les États-Unis d’Amérique".
Au cœur de ce contexte tendu, la question des objectifs réels de ces interventions, des risques de déstabilisation régionale et des perspectives de changement de régime en Iran suscite de nombreuses interrogations. Pour Sylvain Gaillaud, docteur en histoire, chercheur associé au laboratoire Sirice à l’Université Paris I Panthéon Sorbonne et spécialiste des relations entre les États-Unis et l’Iran, il est encore trop tôt pour prédire l'avenir du régime des mollahs. "La République islamique a déjà démontré sa résilience. (...) Tout dépendra de l’efficacité des frappes américaines et israéliennes, ainsi que de la réaction des pays voisins." Entretien.
Aleteia : Pourquoi Israël et les États-Unis ont-ils frappé l’Iran à ce moment précis ?
Sylvain Gaillaud : Selon des sources américaines, l’opération était initialement prévue la semaine précédente, mais elle aurait été reportée pour cause de mauvais temps. Il faut donc la dissocier de l’échec des pourparlers de Genève. Donald Trump avait averti qu’un accord était nécessaire, faute de quoi l’Iran subirait des conséquences. Ces frappes, d’une ampleur inédite, traduisent une escalade après l’échec diplomatique et visent à aller au-delà de la question nucléaire, en ciblant les plus hautes autorités du pays.
Les États-Unis cherchent-ils seulement à détruire les capacités nucléaires iraniennes ou à provoquer un changement de régime ?
Au départ, il s’agissait de renforcer la pression, avec des frappes en complément des sanctions économiques. Une seconde vague était envisagée pour pousser Téhéran à négocier. Désormais, les frappes touchent des cibles militaires et civiles, rendant toute négociation improbable. Le chef du Conseil de sécurité iranien a rejeté toute reprise des discussions. La ligne rouge est franchie : l’objectif semble être un affaiblissement structurel du régime, pour encourager la population à prendre le pouvoir, sans pour autant faciliter un renversement direct. Changer un régime aussi solidement imbriqué reste extrêmement complexe. Donald Trump a appelé les Iraniens à avoir du courage, à prendre en main leur destin, en assurant que les États-Unis seraient derrière eux mais sans dire précisément comment. Ce manque d’engagement concret est intéressant et révélateur : Trump joue la carte de la sécurité vis-à-vis de son clan, de son administration, dont une partie est opposée à cette guerre; et veut éviter ainsi de se retrouver pieds et poings liés à l’avenir.
L’extension du conflit est déjà en cours : le Hezbollah et Israël ont repris leurs affrontements, le golfe Persique est déstabilisé, le détroit d’Ormuz bloqué. Il existe un risque réel de débordement, avec de nombreuses pertes civiles.
Quels sont les objectifs stratégiques d’Israël ?
Benyamin Netanyahou s’efforce d’affaiblir la République islamique dans un objectif très clair et affirmé : celui de l’éradiquer. La République islamique est à ses yeux un danger constant, car celle-ci appelle à la destruction de l’État d’Israël. Netanyahou est l’un des principaux adversaires du nucléaire iranien et a incité les États-Unis à intervenir lors de la guerre des Douze Jours. Sa stratégie est donc celle de la surenchère militaire visant la disparition totale du régime actuel.
La mort d’Ali Khamenei et de hauts responsables signifie-t-elle la fin du régime des mollahs ?
Il est trop tôt pour le dire. La République islamique a déjà démontré sa résilience, notamment lors de la guerre Iran-Irak. Le régime s’est consolidé, la théocratie s’est renforcée. Tout dépendra de l’efficacité des frappes américaines et israéliennes, ainsi que de la réaction des pays voisins. Si le rapport de force militaire devient défavorable à l’Iran, on pourrait assister à une décapitation du corps des gardiens de la révolution et à une érosion de ses capacités militaires. Mais si l’armée et les gardiens survivent, le régime pourrait se reconstituer, voire se radicaliser.
Le retour de Reza Pahlavi, fils du dernier Shah d’Iran dont le nom était crié dans les rues lors des manifestations, est-il envisageable, ou faut-il craindre un durcissement du régime ?
La population iranienne est isolée et l’opposition extérieure divisée. Les soutiens extérieurs (USA, Israël) sont déstabilisants. Une convergence émerge autour de Reza Pahlavi, fils du dernier Shah, qui promet de laisser la parole au peuple sans restaurer la monarchie. Cependant, son nom reste plus controversé que ce que l’on croit : il est perçu par certains comme déconnecté du pays, trop occidental, et son image reste associée à une époque rejetée par de nombreux Iraniens qui le rejettent autant qu’ils rejettent Ali Khamenei. Si le régime survit à cette guerre, il pourrait jouer sur un nationalisme renforcé par le conflit actuel et la guerre des Douze Jours.
Il faut rester prudent quant à la capacité et la volonté politique française de participer à une telle opération. La menace de débordement est réelle, d’autant plus que des otages français sont toujours détenus en Iran.
Peut-on envisager une guerre régionale au Moyen-Orient ?
L’extension du conflit est déjà en cours : le Hezbollah et Israël ont repris leurs affrontements, le golfe Persique est déstabilisé, le détroit d’Ormuz est bloqué. Il existe un risque réel de débordement, avec de nombreuses pertes civiles. Ali Khamenei pourrait être présenté comme un martyr de la cause chiite, ce qui renforcerait l’esprit de revanche. Tout dépendra de la capacité des États-Unis à détruire les capacités de l’Iran. Pour l’instant, aucun scénario de sortie de crise ne se profile. Trump pourrait utiliser l’exécution de Khamenei comme un trophée politique, mais la région est durablement déstabilisée, et les États-Unis risquent de s’enliser davantage.
L’Europe, et la France, peuvent-elles être impliquées ?
La France pourrait être touchée, comme en témoignent déjà des bâtiments endommagés (des drones iraniens ont frappé la base navale française installée à Abou Dhabi, aux Emirats arabes unis, NDLR). Elle pourrait intervenir avec ses alliés européens dans le cadre de l’ONU. Cependant, il faut rester prudent quant à la capacité et la volonté politique française de participer à une telle opération. La menace de débordement est réelle, d’autant plus que des otages français sont toujours détenus en Iran. La réaction de la France reste donc très prudente, et cette situation pourrait durer.












