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Alors qu’à la surface du monde s’embrasent chaque jour de nouveaux foyers de tension, c’est toujours un spectacle réconfortant que de se promener dans de belles grandes villes et voir les chefs-d’œuvre de la civilisation se dresser toujours et refléter la lumière et la couleur. Parmi eux, le spectacle du monde se donne encore : des gens qui se sont apprêtés, qui œuvrent au bien et au beau autour d’eux, qui sourient, aident et rassurent, qui trouvent du temps et des ressources pour faire les choses inutiles et pourtant essentielles que sont l’appréciation ou la pratique d’un art, ou encore la cultivation de l’art de vivre en préparant des petites ou grandes célébrations.
La vie de l’Église est une fête permanente
À l’heure actuelle, quand notre barque semble jetée en mer aux quatre vents de l’inquiétude, prendre le temps encore de s’émerveiller devant le beau, organiser toujours des petites fêtes pour ses amis ou rendre grâce pour la vie de ceux que nous aimons, n’est-ce pas trivial, voire déplacé ? En carême, de surcroît, où l’on doit discipliner la chair… Et pourtant, célébrer, à temps et à contretemps, c’est vivre, c’est rendre grâce, c’est exprimer sa gratitude pour ce qui nous a été donné : une nature qui nous soigne et qui est belle aussi, et des personnes qui nous aiment. La vie de l’Église est une fête permanente : la première offrande eucharistique eut lieu lors d’un dîner entre amis, et depuis, la vie sacramentelle continue de se déployer, offrant une succession éternelle de célébrations, fêtes, jubilés et anniversaires en tous genres. Car célébrer, c’est faire mémoire, et c’est montrer à soi-même, aux autres et au monde que l’on existe et que l’on a une place dans le monde et dans le temps.
Une telle attitude n’a rien à voir avec l’intempérance de la chair. Les convives du Festin de Babette de Karen Blixen l’ont compris au cours du fameux dîner, et on le voit à leurs regards dans l’adaptation cinématographique : la communauté puritaine découvre que l’on peut apprécier un repas de grand restaurant non pas sur le plan de la chair, mais sur celui de l’appréciation de la beauté, de la charité et de la gratitude. Les puritains le découvrent à la rencontre du monde culturel catholique : la vie des sens est pleinement intégrée de la vie spirituelle. D’ailleurs, les églises donnent accès pendant la célébration de la messe à une expérience multisensorielle : tous les sens sont sollicités. Ce qui n’a rien à voir non plus avec l’idolâtrie.
L’Écriture stimule l’imagination
Dans une étude toute récente sur le rapport des écrivains irlandais contemporains (post-révélation d’abus) à leur spiritualité, l’universitaire de KU Leuven (Katholieke Universiteit Leuven) Hedwig Schwall a recueilli des textes d’une vingtaine de ces auteurs qui ont exprimé leurs aspirations spirituelles. Il en émerge trois : la générosité, la sincérité et la sensorialité. La part belle est faite aux rythmes qui restent imprimés dans l’esprit même quand ils ont quitté l’institution, et pour cette même raison aux images et métaphores utilisées dans les textes.
Antidote à la peur ! Les sens prient et l’art comme prière prend tout son sens.
Certaines traditions spirituelles invitent à se vider de son imagination. La tradition catholique s’appuie au contraire sur l’imagination, que les images de l’Écriture ne stimulent pas pour rien. Tout en essayant de mettre de côté les distractions que son imagination lui propose, le priant va utiliser son imagination pour entrer dans la présence de Jésus, créer un espace et une situation relationnelle où il va pouvoir se laisser toucher et inspirer par la Parole de Dieu. C’est ce que propose saint Ignace de Loyola à la deuxième semaine des Exercices spirituels, par exemple, lorsqu’il évoque la composition du lieu à partir de la lecture d’un passage de l’Écriture.
Les sens prient
Allons plus loin encore avec les orateurs d’une conférence donnée par la communauté Cor et Lumen Christi en Angleterre le 21 février dernier : utiliser l’imagination dans la prière n’est pas simplement une manière de prier parmi d’autres, mais bien plutôt un besoin fondamental pour tout priant. Lorsque j’imagine une chose dans ma prière, j’exerce ma foi en sa réalisation dans l’avenir. Imaginer les plus belles et grandes choses, la paix, l’harmonie, la santé des corps, est un acte de foi nécessaire. Je mets de la chair sur la promesse de Dieu, je rends ma prière agissante. Antidote à la peur ! Les sens prient et l’art comme prière prend tout son sens. Pendant ce carême, pendant que nous disciplinons la chair et approfondissons notre vie intérieure, nous pourrons nous entraîner à la prière imaginée en lisant les méditations sur des œuvres d’art écrites par Sœur Nathalie Le Gac CSJ dans Quarante jours, quarante nuits. La beauté du carême (Magnificat, 2026).










