Georges Rouault (1871-1951) est une étoile solitaire poursuivant sa trajectoire en dehors des modes de son temps, fidèle à son maître Gustave Moreau tout en cultivant son propre style, inégalable, dérangeant, expression ascétique de la peinture. Une telle personnalité ne pouvait que plaire à Léon Bloy, plus qu’à son tour très imperméable à cet art pictural (il avoue par exemple, le 11 juin 1904 : "Dieu ne protège pas les œuvres d’art, sa Mère non plus, si outragée depuis Raphaël, inclusivement. Je m’accoude sur la margelle de ce puits très sombre et je songe au mystère de l’Idolâtrie"), mais qui demeurera pourtant interloqué par les œuvres de l’artiste.
Deux âmes de feu
Le 16 mars 1904, l’écrivain note dans son Journal : "On m'apprend que le peintre Georges Rouault, élève de Gustave Moreau, s'est passionné pour moi. Ayant trouvé chez son maître La Femme pauvre […], ce livre l'a mordu au cœur, blessé incurablement. Je tremble de penser à la punition de ce malheureux." Poursuivant le 31 octobre 1905 : "Cet artiste que l'on croyait capable de peindre des séraphins, semble ne plus concevoir que d'atroces et vengeresses caricatures. L'infamie bourgeoise opère en lui une si violente répercussion d'horreur que son art paraît en être blessé à mort." L’incompréhension en ce domaine fut profonde et, lors de leurs rencontres, le sujet de la peinture fut la plupart du temps soigneusement évité. Cependant, ces deux âmes de feu étaient habitées par un attachement identique à la Passion du Christ, nourrissant leur inspiration et faisant battre leur cœur.
En Georges Rouault se dessine l’effacement de ces disciples et de ces femmes inconnus, habités par la douleur en suivant de loin le Christ sur le chemin du Calvaire. Il l’exprime ainsi à son ami Georges Charensol :
"Ne parlez pas de moi sinon pour exalter l’art ; ne me donnez pas comme le brandon fumeux de la révolte et de la négation, ce que j’ai fait n’est rien, ne me donnez pas tant d’importance. Un cri dans la nuit. Un sanglot raté. Un rire qui s’étrangle. Dans le monde, tous les jours mille et mille obscurs besogneux qui valent mieux que moi meurent à la tâche. Je suis l’ami silencieux de ceux qui peinent dans le sillon creux, je suis le lierre de la misère éternelle qui s’attache sur le mur lépreux derrière lequel l’humanité rebelle cache ses vices et ses vertus. Chrétien, je ne crois, dans des temps si hasardeux, qu’à Jésus sur la Croix" (Préface à Georges Rouault. L’homme et l’œuvre)
La peinture comme cri dans la nuit
L’accent est baudelairien, comme notamment dans Les Fleurs du mal :
Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
Sont un écho redit par mille labyrinthes ;
C’est pour les cœurs mortels un divin opium !C’est un cri répété par mille sentinelles,
Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;
C’est un phare allumé sur mille citadelles,
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité ! (Les Phares)
La peinture comme cri dans la nuit, rire et sanglot étranglés : devant le Christ crucifié, certains hommes ont hurlé d’horreur, d’autres ont ricané ou pleuré. Rouault avouera : "Mon seul objectif est de peindre un Christ si émouvant que ceux qui le voient seront convertis" (Sur l’art et sur la vie). Il existe une lignée entre Rouault qui se représente en clown et ce Christ toujours souffrant, repris sous toutes les facettes de son Visage ou bien sous les traits de tous les pauvres, les paumés de la terre. Le peintre écrit que le clown est "la fête du pauvre vers laquelle va celui qui veut oublier les longs hivers, les jours sans joie, les masques durs ou hostiles, les esprits chagrins, les cœurs desséchés".
Du côté de l’humilité
Comme le dit justement Gaëtan Picon à ce sujet, "la route du cirque familière à notre rêverie, chuchote qu’il y a un Orient dont nos cœurs ont besoin. Au visage du pitre succède la Face du Christ" (dans Hommage à Georges Rouault, Dans la lignée de Goya). Alors, le monde entier tourne autour de cette Face : la moindre fleur, un trait de paysage, une barque, un coin de lac, tout est renvoyé par le peintre à la divine Passion. Picon ajoute : "De son Christ, Rouault a su faire à la fois une image sacrée, isolée du monde, immuable, et une image humaine sachant tout de nous, parlant à notre solitude, à notre misère, à notre espoir."
L’art de Rouault ne peut plus nous surprendre à affirmer de façon péremptoire : "Quelle vanité que la peinture, qui attire l’admiration par la ressemblance de choses dont on n’admire point les originaux !" (Pascal, Pensées, Brunschvicg 134), car cet artiste est du côté de l’humilité et ce qu’il représente est justement l’original, le seul original qui puisse être admiré sans réserve. Il est d’ailleurs pascalien — pas janséniste — dans sa manière de contempler la Passion à laquelle Blaise Pascal consacre ses pages les plus percutantes. La Sainte Face nous renvoie à nous-mêmes et nous révèle tout ce qui peut être connu de Dieu : "Non seulement nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ, mais nous ne nous connaissons nous-mêmes que par Jésus-Christ. Nous ne connaissons la vie, la mort que par Jésus-Christ. Hors de Jésus-Christ, nous ne savons ce que c’est ni que notre vie ni que notre mort, ni que Dieu, ni que nous-mêmes" (Pensées, Brunschvicg 548).
Tout est larmes de pitié
De 1931 à 1938, Rouault ne cesse de peindre et de repeindre et de reprendre le thème de la Sainte Face — héritier prodigieux du Greco, de Rembrandt, de Philippe de Champaigne — comme sommet de la Passion. L’aboutissement est le Visage christique de 1946. Contrairement à ses illustres prédécesseurs, il échappe à un instant déterminé, il est hors du temps et ses Christ n’appartiennent à aucune époque, semblables en cela à la Présence réelle eucharistique. Lorsqu’on lui posa la question de savoir à quelle conditions l’art peut entrer dans une église, il répondit : "À genoux, en silence" (dans La Croix, 11-12 mai 1952). Léon Bloy aurait dû entendre cette confession lorsqu’il reprochait à Rouault de ne point être un homme de prière car il composait des toiles horribles avec des personnages hideux. En fait, il n’avait pas compris que son ami peintre était trop proche de Dieu pour pouvoir lancer des anathèmes. Rouault traitait une fille de joie d’une palette et d’un dessin identique à un Christ en Croix. Chez lui, tout est larmes de pitié.
Lumière et ténèbres se côtoient
Le dominicain Roger-Thomas Calmel a justement souligné (dans La France Catholique, 11 janvier 1952), que la douleur humaine est au moins aussi grande et la paix du Christ aussi pénétrante que celles suggérées par Rouault. La douleur et la paix existent ensemble, et la première, broyant le Christ, ne réduit pas en poussière cette Paix qui est tout son Être. Le brouet noir de la souffrance n’est jamais le dernier mot de la Passion traitée par Rouault. Il est digéré par la trinité bleu-vert-rouge des couleurs utilisées, directement descendue des vitraux gothiques, notamment ceux de Chartres que le peintre affectionnait. Beauté et laideur se côtoient, tout comme la lumière et les ténèbres. Le peintre Maurice Vlaminck compara justement Rouault à un moine, à un saint, mais à la manière du Moyen Âge lorsque dansaient côte à côte dans les cathédrales les démons obscènes et les martyrs radieux. Comme Dostoïevsky en littérature, Rouault fut sans doute le peintre qui a su faire paraître tant de clarté au sein des pires déchéances. Voilà pourquoi il transporte l’âme de celui qui prend la peine et le temps de contempler ses œuvres déchirées et déchirantes, explosion de lumière jaillissant du cœur de la souffrance des hommes et de la grande pitié de Dieu.









