La pathétique "affaire" du faux-vrai lapsus du fondateur de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, au sujet de la bonne manière de prononcer le nom de Jeffrey Epstein est significative d’un malaise profond. Comme souvent, dans la caricature et le populisme se disent des choses senties confusément par beaucoup et que nul n’ose exprimer clairement. En choisissant de souligner la manière dont ce nom de famille pouvait prendre soit une consonance russe, soit juive, le leader de l’extrême-gauche française n’a rien fait d’autre que ce que faisait il y a 40 ans son alter ego d’extrême-droite, Jean-Marie Le Pen en faisant s’esclaffer les foules lorsqu’il prononçait de la manière la plus gutturale possible, le nom de "Lustiger" par exemple.
La manie des non-dits
Les ressorts sont les mêmes au point qu’on se pince d’entendre ceux qui voudraient oublier les outrances d’hier en ne fustigeant que celles d’aujourd’hui. Mais il y a autre chose : en s’attachant à dire des choses "qu’on ne dit pas", tous ces matamores, par ailleurs bon bourgeois nantis, se présentent à nos yeux comme des valeureux résistants à une forme d’ordre moral et de bien-pensance. Encore faudrait-il ne pas se laisser gruger par ces postures qui n’ont d’autre fin que celle de soutirer nos voix. Tout en pourfendant un registre lexical, chacun cherche à imposer le sien.
Depuis des années, la manie des non-dits et des périphrases étouffe l’intelligence. Les techniciens de surface, les agents de caisse, les mal et non-voyants, les personnes à mobilité réduite : dès qu’il y a danger de discrimination, on se précipite sur une formule sensée éliminer la différence ou réduire la distance en en édulcorant la réalité. Le problème, par exemple, n’est pas la désignation d’une personne comme "agent de propreté", mais plutôt ce que dit dans l’inconscient collectif cette nécessité vitale de ne pas employer le terme "femme (ou homme) de ménage". En le rebaptisant, le rémunère-t-on mieux ? Considère-t-on que son travail soit plus noble, plus désirable pour son avenir ou celui de son enfant ? Non point, il s’agit simplement d’alléger notre conversation de termes trop crus, de rendre tout plus policé, plus "soft", et donc moins dérangeant pour nos bonnes consciences.
Que la vérité soit crue
Qui ose encore décrire un Camerounais comme Noir, ou un Suédois comme Blanc ? La couleur même est devenue angoissante. Demain, parlera-t-on d’une personne de haute taille pour éviter de la dire grande. Et de l’apparence génétique masculine ou féminine pour ne pas s’aventurer sur un terrain devenu outrageusement sexiste ?
Ignorant, les pauvres, que si la Parole est créatrice lorsqu’elle jaillit de la bouche de Dieu, il lui faut être accompagnée par bien des actes pour parvenir à s’incarner dans le concret lorsqu’elle sort de nos pauvres lèvres.
Qu’est-ce que cela change qu’un criminel notoire puisse être d’origine juive ou pas, russe ou pas ? Absolument rien sauf pour les imbéciles. Nos noms de famille ne disent-ils rien de nous ? De là d’où nous venons et des origines de nos ancêtres ? A contrario, taire ce trait en cherchant même à l’effacer, cela ne nourrit-il pas l’immense rumeur complotiste qui n’occupe pas encore les salons parisiens mais qui, de partout, s’amplifie de manière inquiétante ? Car il est bien là le défi : que la vérité soit crue, qu’elle soit crédible d’abord et accueillie ensuite.
La radicalité de la vérité
Les siècles ont forgé nos mots, la sagesse et les auteurs de chaque génération y contribue sûrement. Jusqu’à ce que qu’apparaissent les nouveaux censeurs, successeurs peu cultivés des précieuses ridicules de Molière, qui ne pensent qu’en fonction des affects et élaborent un verbiage qui tient lieu d’action. Ignorant, les pauvres, que si la Parole est créatrice lorsqu’elle jaillit de la bouche de Dieu, il lui faut être accompagnée par bien des actes pour parvenir à s’incarner dans le concret lorsqu’elle sort de nos pauvres lèvres. Qu’il ne suffit pas de dire "de couleur" ou, pire "racisé" pour supprimer le racisme, mais qu’il faut s’engager dans une radicalité qui n’est pas celle de la posture mais bien celle de la Vérité.







