Seigneur, il est bon que nous soyons ici ! (Mt 17, 4). Quoiqu’abasourdi, Pierre mesure sa chance d’être le témoin du miracle qui soudain arrive. Miracle, en effet, ce corps de lumière ! Mais peut-être la Transfiguration est-elle surtout un miracle "négatif", je veux dire : un miracle qui, tout à coup, cesse. Car le vrai miracle, n’est-ce pas le Verbe enfoui dans la chair des hommes ? N’est-ce pas la présence discrète, la vie cachée du Fils parmi les siens ? En ce sens, la Transfiguration viendrait suspendre le miracle continu de l’Incarnation. Ce faisant, elle en révélerait toutefois la folie : en prenant notre chair, le Christ nous revêt de sa gloire ; après son ascension sera introduit au sein de la vie trinitaire ce corps humain, le nôtre, chargé d’espoirs et de fatigues.
Saint Pierre, évidemment, ne se dit pas tout cela. Il ne se dit d’ailleurs pas grand-chose : il fait. Dans une sorte de panique généreuse, il propose de dresser trois tentes. Il y a dans cette attitude toute l’essence de la joie. Car d’abord, il n’y a pas de joie sans l’attestation de ce que nous vivons. "Seigneur, il est bon que nous soyons ici !": être joyeux, c’est avant tout mesurer sa chance. Ensuite, c’est construire pour cette chance un abri. Nos moments de joie pure, ces événements de notre vie qui la révèlent comme un miracle continu, demandent, en effet, qu’on les retienne un peu. Il ne s’agit pas d’édifier pour eux d’impressionnants mausolées. Trois tentes, cela suffit: c’est un lieu de repos qui offre au miracle de se laisser goûter. "Seigneur, il est bon que nous soyons ici !": sans l’expression à voix haute de notre contentement, nos vies passeraient sans être assez choyées. Certes, Pierre est un peu comique, qui cherche une concrétisation matérielle à un événement gorgé de sens spirituel. D’autant qu’on ne peut contenir la divine joie ni la retenir.
La joie n’est ni purement active, ni simplement passive.
Trois tentes, c’est peu de chose. Mais la proposition de Pierre met l’accent sur le caractère sponsal de toute joie : la joie, en se donnant, exige quelque chose de nous. Elle attend une réponse. Aussi, comme certains "disent vrai", Pierre "fait vrai". Il nous montre que la joie n’est ni purement active, ni simplement passive. Il n’est pas possible, en effet, de se forcer d’être joyeux comme l’on force certains sourires, en tirant bien fort sur les zygomatiques. Mais, s’attestant dans notre libre réponse, par le soin désormais pris de la faire vivre en nous, la joie n’est pas non plus complètement subie. Elle se reconnaît à ceci qu’elle réveille en nous notre faculté d’accueil. La joie nous montre que recevoir est déjà un acte – acte où s’enracinent nos meilleures actions. C’est cela aussi qui lie l’ascèse du Carême à la joie : par une vie moins empressée (ou bien davantage consciente que, dans son empressement, elle n’aura rien de mieux à proposer que trois tentes…), il s’agit de garder un moment, de cultiver et d’entretenir cette joie soudaine qui passait par là.
Pratique










