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[HOMÉLIE] Dans nos clairières intérieures, la joie de la Transfiguration

TRANSFIGURATION

La Transfiguration, détail d'une aquarelle de James Tissot.

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Maxence Bertrand - publié le 28/02/26
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Curé de la paroisse d’Oullins, don Maxence Beryrand commente les lectures du 2e dimanche de carême. Le récit de la Transfiguration résonne en nous comme un appel à une vie en plénitude. Seule la rencontre avec le Christ, dans le silence de nos clairières intérieures, peut nous conduire à la joie parfaite.

Il y a dans nos vies des moments où le temps semble s’arrêter. Ce sont des instants d’une densité profonde, où l’on rejoint un autre niveau de l’existence, où l’on ressent quelque chose de souverainement vrai et beau, loin de nos préoccupations ordinaires. C’est l’expérience de l’émerveillement telle qu’elle été décrite par Maine de Biran : "J’ai éprouvé ce soir-là, dans une promenade solitaire, faite par le plus beau temps, quelques éclairs momentanés de cette joie ineffable que j’ai goûtée à d’autres temps, de cette douceur si pure qui semble nous arracher à tout ce qu’il y a de terrestre pour nous donner un avant-goût du ciel." Cette expérience, nous la vivons aussi dans l’élan du sentiment amoureux, dans l’intimité chaleureuse d’une veille de Noël… Autant de moments, où il n’y a plus rien à prouver, seulement à recevoir la joie d’être là, avec d’autres. 

L’appel à une vie en plénitude

Ces instants passagers ne sont pourtant que des signes — comme un avant-goût — qui nous suggèrent qu’une autre vie, plus vraie et plus profonde nous attire et nous attend : celle de Dieu. C’est précisément le sentiment de Pierre sur le Thabor : "Seigneur, il est bon que nous soyons ici !" (Mt 17, 4) Ce récit de la Transfiguration vient illuminer notre époque qui semble parfois à bout de souffle. Aujourd’hui, l’homme n’est plus seulement fatigué par la vie, par son travail ou ses activités ; il est fatigué de vivre, fatigué du rythme qu’on lui impose, fatigué d’avancer, sans savoir pourquoi ni vers où. La révolution numérique nous promettait de gagner du temps mais c’est l’inverse qui s’est produit. Nous n’avons plus le temps de penser, de prier, de contempler, de descendre dans les profondeurs de notre humanité. Nous vivons trop souvent à la surface de nous-mêmes. 

Le paradoxe parfois dramatique de notre vie, c’est que nous avons besoin de beaucoup plus d’amour que nous ne pouvons en donner.

Ces expériences humaines de joie profonde nous permettent de comprendre ce que la Transfiguration évoque pour nous : l’appel à une vie en plénitude. Cet appel, le Christ nous l’adresse à de nombreuses reprises dans l’évangile : "Moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie, la vie en abondance" (Jn 10, 10) ; "Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ; ce n'est pas à la façon du monde que je vous la donne" (Jn 14, 27) ; "Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite" (Jn 15, 11) ; "… pour que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux, et que moi aussi je sois en eux" (Jn 17, 26).

Défricher des clairières de paix

Seule la proximité avec le Christ, la rencontre avec lui dans la prière, peut nous conduire à cette paix intérieure, à cette vie qui nous vient de Dieu. Etty Hillesum écrivait : "Notre unique obligation morale, c’est de défricher en nous-même de vastes clairières de paix et de les étendre de proche en proche, jusqu'à ce que cette paix irradie vers les autres. Et plus il y aura de paix dans les êtres, plus il y en aura aussi dans ce monde en ébullition." Nous ne sommes pas la source de cette vie : nous avons à la recevoir. On ne peut s’émerveiller soi-même, on est toujours saisi par l’émerveillement. La foi est de cet ordre : un don à recevoir. C’est l’expérience des saints et celle de saint Paul : "J’ai moi-même été saisi par le Christ Jésus" (Ph 3, 12). Notre responsabilité est de travailler à "défricher en nous-même de vastes clairières de paix…" C’est le don de l’attention spirituelle, qui ne crée pas la présence de Dieu, mais qui nous rend disponibles à le recevoir. 

Les églises de nos communes et de nos quartiers sont, pour beaucoup de nos contemporains, ces "clairières de paix" dans l’agitation du monde. S’y arrêter pour prier en silence, c’est déjà gravir un peu le Mont Thabor. On y respire là quelque chose de l’amour de Dieu et cet amour nous délivre du regard social ou médiatique parce que "Dieu ne regarde pas comme les hommes : les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur" (1S 16, 7). Dans le silence de notre attention, nous pouvons alors entendre ce murmure qui vient d’ailleurs : tu es mon fils bien-aimé, ma fille bien-aimée, "en qui je trouve ma joie…" (Mt 17, 5).

Dans le silence d’une clairière intérieure

Le paradoxe parfois dramatique de notre vie, c’est que nous avons besoin de beaucoup plus d’amour que nous ne pouvons en donner. Si nous ne restons que dans la seule horizontalité de nos relations, un manque finit par nous épuiser. Nous demandons alors aux autres de combler un vide que seul l’infini de Dieu peut remplir. Thomas Merton écrivait : "La foi consiste à ne pas renier, dans les ténèbres, ce que nous avons contemplé dans la lumière." L’amour aussi consiste à ne pas renier dans les ténèbres ce que nous avons reçu un jour dans le silence d’une clairière intérieure. 

Pour cela, nous avons besoin de monter avec le Christ ou de le rejoindre dans ces lieux de prière — le silence d’un tabernacle, la beauté de la nature ou de "la pièce la plus retirée" (Mt 6, 6) de notre maison. Parce que c’est là que le Père et le Fils, dans l’amour de l’Esprit viendront faire leur demeure. 

Lectures du 2e dimanche de carême (année A) :

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