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“Solopreneurs”, l’ambivalence de l’autonomie totale

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Charlotte de Vilmorin - publié le 27/02/26
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Les nouvelles technologies ont favorisé l’explosion du nombre d’entrepreneurs indépendants, également appelés "solopreneurs". Une promesse de liberté séduisante, confirme l’entrepreneure Charlotte de Vilmorin, mais qui créent de nouvelles dépendances.

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Il y a dix ans, quand j’ai créé ma première entreprise, une start-up ressemblait systématiquement à cela : une équipe de deux ou trois cofondateurs, avec la plupart du temps un profil geek, un profil commercial, et un profil financier ou spécialisé en opérations. Trouver le bon associé, c’était même la clé pour mettre toutes les chances de son côté. Et d’ailleurs la complémentarité et la qualité de l’équipe fondatrice étaient les éléments les plus scrutés par les investisseurs et les incubateurs avant de miser sur une entreprise. Dans la balance, l’alchimie des humains pesait plus lourd que les formules du business plan. Car dans la jungle des startups, 80 % ne passaient pas le cap des deux ans, et 50% des échecs étaient dus à une mauvaise association. 

Une promesse de liberté

Mais en quelques années, les mœurs ont drastiquement changé. Avec le boom de l’intelligence artificielle, et la démocratisation des agents (via un logiciel ou un programme d’IA capable d'automatiser des séquences de tâches spécifiques), de plus en plus d’entrepreneurs décident de "se lancer solo". On les appelle d’ailleurs les solopreneurs. Et les chiffres sont éloquents. En 2025, la France a battu un nouveau record avec, selon l’Insee, 1.165.800 créations d’entreprises, dont 65 % de micro-entreprises. L’IA, en automatisant les tâches administratives ou en générant du contenu, a rendu ce modèle non seulement possible, mais même très désirable. Et c’est sur les solopreneurs que les investisseurs sont désormais tentés de miser. 

Ce qui rend ce modèle si séduisant, c’est d’abord sa promesse de liberté quasi absolue. Finis les conflits entre associés et les compromis interminables sur la stratégie ou la répartition des profits. Avec l’IA et les outils no-code, un individu peut désormais gérer seul ce qui nécessitait autrefois toute une équipe : la comptabilité, le marketing, la création de contenu, la relation client et toute la chaîne de commandes. Autre argument de taille, les bénéfices financiers n’ont plus à être partagés entre cofondateurs, mais sont concentrés entre les mains d’une seule personne. Sam Altmann, fondateur de ChatGPT, avait d’ailleurs annoncé dans une interview en 2024 que grâce à l’intelligence artificielle, on verrait bientôt advenir la première entreprise personnelle à dépasser le milliard de dollars de valorisation. De quoi donner envie ! L’autonomie gagnée par l’automatisation permet aussi une flexibilité inégalée : travailler où on veut, quand on veut, et surtout comme on veut sans avoir besoin de justifier ses choix, de convaincre un associé réticent, ou de s’adapter à des rythmes qui ne nous correspondent pas. Pour beaucoup, c’est une libération où seule comptera l’ambition.

Facteurs de risque

Mais derrière l’image du solopreneur triomphant maître de son destin, se cache souvent une réalité plus solitaire et plus précaire. D’abord, parce que travailler seul, c’est aussi renoncer aux bénéfices de l’altérité : la confrontation des idées, la complémentarité des compétences, ou simplement le soutien moral et matériel dans les moments difficiles. Si dans le modèle traditionnel, 50 % des échecs étaient imputables à une mauvaise association, c’est désormais l’isolement et la santé mentale qui deviennent des facteurs de risque majeur. Sans équipe, pas de regard extérieur pour challenger ses idées, pas de filet de sécurité en cas d’erreur, et surtout, pas d’apprentissage des compétences sociales essentielles : savoir négocier, manager, ou simplement coexister avec des personnalités différentes. D’ailleurs 72 % de la Gen-Z privilégieraient une progression de carrière individuelle à une opportunité de manager

Ensuite, parce que le solopreneuriat peut vite virer à l’obsession. Quand on est seul aux commandes, la frontière entre vie professionnelle et vie personnelle s’efface vite. L’entreprise devient une extension de soi, et inversement, au risque de créer une fusion malsaine entre identité et activité, où l’échec professionnel se vit alors comme un échec personnel. 

La richesse des interactions

Enfin, il y a le paradoxe de l’autonomie elle-même. Les solopreneurs doivent tout gérer, de la stratégie au détail opérationnel, mais sans toujours avoir les compétences pour le faire. Résultat ? Beaucoup finissent par externaliser leur solitude en achetant des formations, des outils, ou des abonnements à des communautés qui leur promettent de "réussir sans équipe" créant ainsi une économie circulaire où le rêve d’indépendance se transforme ironiquement en nouvelle dépendance à des solutions clés en main, et à d’autres solopreneurs. Le modèle de l’entrepreneur solitaire ne risque-t-il pas de nous priver de notre capacité à partager la richesse, et à nous confronter à l’altérité ? Être entrepreneur, n’est-ce pas savoir écouter, construire ensemble et partager les réussites comme les échecs ? C’est aussi et surtout savoir se positionner face à autrui, même quand celui-ci nous résiste. Car c’est dans les interactions, souvent rugueuses, parfois difficiles, mais toujours enrichissantes, que se forge notre capacité à grandir, à nous laisser déplacer, et que l’on apprend à tenir bon.

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