Il est étonnant que des gens qui proclament régulièrement, selon un slogan de mai 68, que "tout est politique" dénoncent avec virulence, dès que le réel les agace, les "récupérations politiques". D’un côté, paraît-il, il est évident que le nombre de minutes passées par un homme près d’un barbecue, la couleur de peau d’un comédien qui joue Othello et même les pourcentages de couches respectivement changées par un mari et par sa femme relèvent au plus haut point de la politique ; d’un autre côté, tout fait divers mis en avant dans le débat relèverait de la récupération ou de l’instrumentalisation. L’incohérence est particulièrement manifeste, quand le fait divers en question n’a d’existence qu’à cause d’idées politiques. Ainsi, à propos des suites de la mise à mort de Quentin Deranque, Manuel Bompard a cru bon d’affirmer : "Personne n’est dupe dans le pays : c’est une opération d’instrumentalisation politique honteuse."
L’étendue du mensonge
Pauvre dupe que nous sommes, nous jugeons nettement plus honteux que le même Manuel Bompard ait déclaré tranquillement, aux lendemains du lynchage, qu’"il n’y aucun lien entre La France insoumise et ce drame". Deux assistants parlementaires, un député et sa suppléante, Jean-Luc Mélenchon déclarant il y a moins d’un an que les membres de la Jeune Garde sont ses "jeunes camarades"... On ne sait comment Manuel Bompard définit le mot "lien", mais, à ce compte-là, on doute qu’il soit lié à qui que ce soit. "Rien à voir avec LFI", a dit de son côté Jean-Luc Mélenchon, voulant sans doute montrer qu’il sait, en toute occasion, du passé faire table rase...
Une simple application du procédé à l’Église permet de mesurer l’étendue du mensonge et de l’ignominie. Il suffit d’imaginer un président de la conférence des évêques de France qui déclarerait que les prêtres pédophiles n’ont "aucun lien" avec l’Église, tandis que le pape ajouterait qu’ils n’ont "rien à voir" avec le catholicisme. On trouverait peut-être, il est vrai, des catholiques militants pour les croire.
Entrer dans un parti
Dans sa Note sur la suppression générale des partis politiques, Simone Weil faisait l’hypothèse de l’incompatibilité de l’honnêteté intellectuelle et de l’appartenance à un parti :
Supposons un membre d'un parti — député, candidat à la députation, ou simplement militant — qui prenne en public l'engagement que voici : “Toutes les fois que j'examinerai n'importe quel problème politique ou social, je m'engage à oublier absolument le fait que je suis membre de tel groupe, et à me préoccuper exclusivement de discerner le bien public et la justice.” Ce langage serait très mal accueilli. Les siens et même beaucoup d'autres l'accuseraient de trahison. Les moins hostiles diraient : “Pourquoi alors a-t-il adhéré à un parti ?” — avouant ainsi naïvement qu'en entrant dans un parti, on renonce à chercher uniquement le bien public et la justice. Cet homme serait exclu de son parti, ou au moins en perdrait l'investiture ; il ne serait certainement pas élu.
Exclu de n’importe quel parti, c’est probable. Exclu de LFI, c’est certain : on y court plus de risque d’exclusion, semble-t-il, en défendant la justice, qu’en y faisant l’éloge d’un groupuscule qui ne craint pas de lyncher un adversaire politique.
Différence notable
Sans doute soucieuse de montrer qu’elle n’était d’aucun camp, Simone Weil faisait une remarque susceptible d’agacer le catholique : "Il faut admettre que le mécanisme d’oppression spirituelle et mentale propre aux partis a été introduit dans l’histoire par l’Église catholique dans sa lutte contre l’hérésie." L’accusation est en partie injuste, si on songe que saint Paul ne craignait pas d’écrire aux Corinthiens qu’il était bon qu’il y eût des hérésies. Saint Augustin, commentant le passage dans La Cité de Dieu, expliquait que les hérésies permettaient au chrétien d’exercer sa sagesse, sa patience et sa bienveillance. On doute qu’un "antifa" écrive un jour qu’il est bon qu’il y ait des fascistes, à part pour exercer ses coups. La différence est notable.
Mais si l’Église, grâce à Dieu, n’a "rien à voir" avec LFI, c’est surtout parce qu’elle est capable d’admettre, même si c’est parfois avec retard, que les agissements de certains de ses membres sont coupables. Cela suppose évidemment que les critères de jugement soient justes. Or, s’il va de soi qu’un acte pédophile est un crime qui nie l’Évangile — "il vaudrait mieux pour lui qu’on suspende à son cou une meule de moulin, et qu’on le jette au fond de la mer" (Mt 18, 6) —, il est également certain que la violence politique est au cœur du communisme révolutionnaire, surtout quand il prend le masque apparemment irréprochable de l’antifascisme.
Tuer la vérité
Quel garde-fou reste-t-il quand vous considérez que la fin — votre fin — justifie les moyens ? Faut-il rappeler que Trotski en 1919, comme Marx à propos de la Commune de Paris de 1871, ne voyaient rien à redire à l’exécution d’otages ?
"Les partis sont des organismes publiquement, officiellement constitués de manière à tuer dans les âmes le sens de la vérité et de la justice", affirmait Simone Weil. C’est possible, mais dans le cas de LFI, on finit par se demander s’il ne faudrait pas plutôt utiliser au sens propre le verbe "tuer".









