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 Croire en Dieu dans une société de la séduction

8 min de lecture
Jean Duchesne

Crédit : Aleteia

Notre époque a transformé les désirs en addictions, puis en besoins indiscutables puis en droits garantis par des lois contraignantes. Elle a tout simplement oublié que seule "la Vérité rendra libre", rappelle l’essayiste Jean Duchesne.

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Les mutations les plus profondes interviennent généralement sans que personne, parmi les acteurs, les témoins et les observateurs, n’y prête attention sur le moment, et sans non plus qu’en soit forcément pris conscience plus tard, avec la lucidité du recul. C’est le cas d’une évolution survenue il y a un peu plus d’un siècle, et à une date impossible à déterminer précisément parce qu’il ne s’agit pas d’un événement singulier et encore moins spectaculaire. Les répercussions sont pourtant considérables. Et il n’est sans doute pas inutile de revenir au basculement déclencheur pour comprendre le monde actuel et ne pas y rester passif.

Dans la "société d’abondance"

Une révolution s’opère discrètement et progressivement autour de "la Belle Époque" (avant la Première Guerre mondiale). On peut la caractériser par la superposition de plus en plus nette et même bientôt par la substitution, dans une large mesure, du désir au besoin, comme principal "moteur" du comportement de la grande majorité des gens en Occident (Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord). Jusque-là, il s’agit prioritairement de survivre avec ce qui est disponible et n’est pas toujours suffisant ni satisfaisant. C’est ce qui se constate exemplairement au niveau de l’alimentation : on se nourrit du peu qu’il y a ; la gloutonnerie est un vice de riches, la frugalité est une vertu et les festins sont par étymologie inhabituels.

Pas question donc d’en laisser au fond de l’écuelle, même s’il faut se forcer un peu pour finir : c’est une nécessité qui passe avant les goûts et dégoûts. L’estomac exige une quantité minimale, et la qualité est un luxe inaccessible pour la plupart. Tout change cependant quand, grâce au Progrès, la production augmente au point qu’il devient possible de choisir : puisqu’on n’a déjà plus faim, on peut sans risque déclarer — et imposer — qu’on aime, ou pas. Ce sont alors les lois du marché qui l’emportent. L’offre et la demande s’y conditionnent réciproquement. C’est la "société d’abondance" décrite et critiquée en 1958 aux États-Unis par John Kenneth Galbraith (1908-2006) après Thorstein Veblen (1857-1929).

Avant ou après le dessert ?

Ce n’est pas un bouleversement purement technico-économique, car des facteurs irrationnels entrent en jeu. Ils sont bien sûr individuels, en fonction d’idiosyncrasies. Mais ils sont aussi collectifs, parce que convoitises et aversions sont contagieuses et gouvernées par toutes sortes de modes et de mimétismes qui créent des habitudes. Celles-ci font vite figure de traditions dont on ne se débarrasse que si, sous une pression quelconque (souvent accidentelle), on y dénonce un sot conformisme : un arbitraire en chasse un autre.

L’alimentation est donc comme un miroir, et nos mœurs actuelles en ce domaine s’avèrent représentatives : tout ce qui est proposé à la consommation ou à l’utilisation est conçu pour séduire.

C’est ainsi qu’en France s’établit, sans guère de fondements théoriques, le dogme que le sucré est à servir après le salé. L’expression "entre la poire et le fromage" garde la trace que tel n’a pas toujours été le cas, de même que les menus de restaurant qui proposent l’alternative pour terminer le repas. Mais les historiens ne savent apparemment pas quand au juste (à partir du XVIIe siècle, voire plus récemment ?), ni sous quels prétextes ou dans quelles circonstances, la coutume s’est instaurée de finir par des fruits ou des douceurs. Nos savants nutritionnistes et diététiciens ne l’expliquent qu’a posteriori, et ils ne sont pas tous du même avis.

Une libération qui tourne à l’aliénation

La façon de se nourrir n’est pas un détail marginal. Richard Wrangham (né en 1948), anthropologue anglais à Harvard, a montré que "c’est la cuisine qui nous a rendus humains" : par-delà l’usage du feu, elle suppose un rapport à l’environnement, des savoir-faire, une organisation sociale (à commencer par la famille), des "valeurs", voire une esthétique, et il n’y a pas de culture sans agriculture. L’alimentation est donc comme un miroir, et nos mœurs actuelles en ce domaine s’avèrent représentatives : tout ce qui est proposé à la consommation ou à l’utilisation est conçu pour séduire. Seule est acceptée l’autorité qui flatte et plaît. 

C’est vrai au quotidien, mais aussi en littérature, dans les arts, en politique (la démocratie supplante les monarchies) et même en matière religieuse (la foi et la pratique deviennent des options privées). Les désirs suscités deviennent des addictions, puis des besoins indiscutables, et enfin des droits garantis par des lois contraignantes. Ce qui aboutit à un triste paradoxe : la production censée affranchir des servitudes naturelles et contribuer à la dignité de la personne humaine conduit à une aliénation, sous la forme d’un conformisme tout aussi répressif (sinon plus) que celui des convenances et tabous ou des hiérarchies et tyrannies d’antan. On le voit bien lorsqu’il est question de rendre délictuelle l’objection de conscience à l’avortement, à l’euthanasie ou au suicide assisté.

La raison aux ordres des passions

Il ne s’ensuit aucunement que toute aspiration serait en soi mauvaise, ni que le plaisir ne serait légitime que désincarné. L’homme n’est pas fait pour subir et souffrir. Il a même besoin de plus que survivre, et d’accéder à une gratuité émancipée des causalités mécaniques. L’"âme a soif de Dieu", dit le Psaume 41. Il serait donc stupide et ruineux de réprouver et refouler toute espèce d’agrément sensible. La sensation de bien-être, de plénitude et d’émerveillement jusqu’à jubiler peut avoir une source intellectuelle (par la connaissance) ou spirituelle (dans une communion), non sans retentissements physiques. Jésus lui-même le montre : il "tressaille d’allégresse" en voyant les simplets percevoir ce qui échappe aux esprits forts (Lc 10, 21).

S’il est impossible ou irréaliste d’éliminer le désir et s’il domestique la raison, reste à le soigner.

Il va néanmoins de soi que toutes les envies ne méritent pas d’être satisfaites et que toutes les phobies ne sont pas justifiées. Les unes et les autres sont manipulables, par la publicité et par la propagande. Le remède ne réside cependant pas dans une confiance aveugle en une rationalité soi-disant pure et exempte de toute sentimentalité : ce n’est pas une libération, mais une démission, vaine de surcroît. Ce n’est pas un théologien rabat-joie qui l’a dit, mais en 1751 un des principaux philosophes des Lumières, le sceptique écossais David Hume (1711-1776), dans son Enquête sur les principes de la morale (III, 3) : "La raison est et ne doit être que l'esclave des passions, et ne peut prétendre à aucun autre office que de servir leur volonté." 

"La Vérité qui rend libre"

Comment vivre de sa foi et la partager dans un tel contexte ? S’il est impossible ou irréaliste d’éliminer le désir et s’il domestique la raison, reste à le soigner. D’abord en cultivant l’image de l’Église, en faisant saisir qu’on ne s’y enferme pas, qu’on va au contraire s’y ouvrir, et pas seulement à Dieu, parce que Lui n’aime et n’attend pas moins les autres, et que le fréquenter, c’est consentir à Lui être associé. C’est ce qu’avec les moyens du bord, la pastorale a mis en pratique depuis le début du XXe siècle, en veillant (déjà sous saint Pie X) à ce que la liturgie permette une participation plus consciente des fidèles, dans le cadre plus large d’incitations à une appropriation personnelle de la foi et à un engagement plus radical, plus militant même.

L’encouragement à une certaine autonomie dans le vécu spirituel et à la disponibilité au prochain répond à bien des désirs tout à fait louables, mais ne dispense pas d’un enseignement factuel sur le Salut procuré dans l’histoire par le Christ, sur l’origine (la Chute) du mal (le péché) dont il vient délivrer, sur les sacrements, la Trinité, l’eschatologie... Autrement dit, sur les besoins les plus profonds des hommes, que Dieu leur révèle et que leurs désirs peuvent soit rejoindre, soit tenter de remplacer. C’est de l’essentiel peut-être trop souvent présumé assez connu. Mais "la Vérité qui rend libre" (Jn 8, 32) ne doit jamais être prise pour une évidence.