Le monde de la ville et le monde de l’agriculture se cherchent sans cesse sans se trouver. Lui-même éleveur, notre chroniqueur Jean-Etienne Rime soutient que ces deux mondes peuvent se réconcilier autour des vérités intangibles : le respect de la nature, le respect de la terre nourricière et le respect du travail des paysans.
Dans la nuit de samedi à dimanche, un poulain est né. Autour de la jument, un homme, chaussé de cuissardes, a traversé les inondations provoquées par les rivières d’Anjou pour assister au poulinage, dans un box bien sec, et assurer les premiers soins. Cette nuit encore, d’autres poulains sont nés, d’autres animaux ont ouvert les yeux quelque part en France, renouvelant inlassablement le cycle de la nature.
Deux mondes qui se cherchent
Depuis quelques jours, les visiteurs affluent au Salon de l’agriculture qui a ouvert le 21 février et qui reste passionnant malgré l’absence des bovins pour les urbains en quête de vie naturelle, de découvertes de ces espaces et cette vie au grand air qui leur manquent tant : une forêt accueillante, un herbage où paissent de dolents animaux, de champs immenses et colorés au fil des saisons. Le visiteur du Salon de l’agriculture et l’éleveur assistant à la naissance d’un poulain ne se connaissent pas, n’ont pas d’occasion de discuter, de connaître leurs réalités réciproques. Deux mondes qui s’ignorent, deux mondes qui se cherchent, deux mondes qui ont besoin l’un de l’autre mais deux mondes qui ont trop tendance à s’opposer.
L’indifférence des consommateurs
Le drame de l’agriculture dans notre monde ultramédiatisé, c’est qu’il n’y a pas de porte-parole, pas de star de la politique ou du show business pour le défendre, pour tout simplement rappeler le bon sens qui va de la ferme à la table. Le drame de l’agriculture est l’indifférence des consommateurs. Ils annoncent vouloir acheter des produits français et préfèrent le meilleur prix, attiré par la publicité produite par les grandes surfaces. Il faut dire que c’est difficile de faire la différence dans un rayon qui n’hésite pas à proposer des produits d’importation.
Le drame de l’agriculture est son positionnement sous le projecteur des lois écolo-sécuritaires, toujours plus contraignantes, avec toujours plus de contrôles humiliants, opérés par des agents qui ne connaissent pas les réalités quotidiennes des cultivateurs. Le drame de l’agriculture est ce manque de reconnaissance : prix serrés par les distributeurs et les industriels, variations des récoltes au gré des saisons, revenus en baisse et emprunts en hausse et cette indifférence : on aime bien les agriculteurs mais l’on ne voudrait pas que son fils ou sa ville choisissent cette vie.
Des vérités intangibles
Si les Français se souvenaient qu’ils sont pour la plupart issus de familles paysannes, s’ils se sentaient plus proches de leurs racines, les mains dans la terre, s’ils prenaient le temps de regarder, de contempler, de comprendre ce que les 45% de terres agricoles de notre France peuvent nourrir et aussi nourrir d’autres pays, quelle richesse ce serait ! Ces deux mondes ne demandent qu’à se connaître pour se réconcilier autour des vérités intangibles. La première est le respect de la nature, des saisons, des terroirs qui ne donnent pas tous les mêmes richesses mais qui sont tous généreux : ici c’est l’élevage et les grasses prairies, là, on cultive des légumes sur des terres sableuses, là encore, le sol argilocalcaire et les limons favorisent la vigne dont le sang réjouira les tables amicales. Ces paysages sont connus et apprivoisés par les paysans de toujours, qui savent produire les nourritures terrestres indispensables : c’est la deuxième vérité, notre terre nous nourrit et si ce lien semble évident à la plupart, il est trop souvent caché.
Difficile en effet de faire le lien entre le travail de l’agriculteur dans sa ferme et le produit cuisiné ; plus délicat encore de faire la différence entre la tomate cultivée avec savoir-faire dans les serres bretonnes et celle qui a traversé l’Europe après avoir été arrosée avec une eau puisée dans la couche artésienne, nourrie avec des produits pas toujours autorisés à l’intérieur de nos frontières et récoltée par des personnels sans beaucoup de protection sociale.
Conséquences ubuesques
La troisième vérité est celle des hommes. Au salon, à Paris, on fait la fête et l’on se désole dans les campagnes. Cessations d’activités, suicides, dépressions, on en parle mais rien ne change. On détruit le moral et l’énergie des paysans avec des normes, toujours des normes, toujours plus exigeantes, des contrôles sévères, des décisions nécessitées par le principe de précaution qui conduisent à abattre des troupeaux entiers, à casser des années de sélection des souches, et bien sûr l’avenir des éleveurs qui ne s’en remettront pas. La conséquence est ubuesque : on importe ce que l’on ne peut plus produire tant les contraintes sont colossales, tout en sachant que ces biens sont très loin d’être aussi sains, aussi sûrs, aussi bons que ce que nous savions produire.
Est-ce que ce Salon de l’agriculture 2026 permettra de prendre conscience des réalités de la nature nourricière grâce au travail des hommes et des femmes qui savent les réalités de la terre ? Probablement non, il ne faut pas rêver. Est-ce que cette situation qui n’est pas nouvelle peut demeurer longtemps ? Certainement pas, ce serait une régression catastrophique pour les Français et leurs paysages avec des conséquences terribles pour la nature, sans parler de la nourriture de tous les jours : il faut des vaches pour produire du lait qui fera le yaourt de tous les jours. Ne l’oublions pas.



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