Si la France compte plus de 42.000 églises et chapelles selon les données de la Conférence des évêques de France, certaines surprennent par leur singularité. À Conflans-Sainte-Honorine dans les Yvelines, l’une d’elle ne s’élève pas vers le ciel : elle flotte sur la Seine. Amarré le long du quai de la République, le bateau-chapelle Je Sers attire d’abord par sa silhouette massive : 70 mètres de long et 8 mètres de large. Né en 1919 sous le nom de Langemarck, ce chaland transportait jusqu’à 1.000 tonnes de charbon entre Le Havre et Paris. Rien ne destinait ce bateau industriel à devenir un lieu de prière. Pourtant, une rencontre va changer son destin : celle de l’abbé Bellanger.

Le bateau-chapelle, un lieu de prière et d’accueil
Conditions de travail difficiles, salaires modestes, vie itinérante, … Face à la réalité sociale des bateliers, l’abbé Bellanger décide d’œuvrer en leur faveur en créant l’Entraide sociale batelière (ESB), une entreprise d’aide aux bateliers. Il achète ensuite le Langemarck et l’inaugure en 1936 avec une ambition claire : en faire à la fois un lieu de prière et d’action sociale. Le Je sers propose alors une aide à l’insertion professionnelle, des cours de français, des soins aux malades…
Pour répondre à cette mission, le bateau-chapelle est réaménagé. Une chapelle est construite à l’avant, au centre est créée une salle de réunion pouvant se transformer en salle de spectacles, et des bureaux se trouvent à l’arrière. Patrice Dupuy, auteur de Joseph Bellanger un prêtre au service des bateliers, a retracé l’histoire de l’abbé Bellanger dans une exposition organisée en 2016, à l’occasion des 80 ans de l’inauguration du Je sers. "Au fil de mes recherches, j’ai découvert quelqu’un de courageux, modeste, oublieux de lui-même, entièrement dévoué aux autres, et remarquablement efficace dans les actions qu’il entreprenait", déclare-t-il.

En pénétrant à l’intérieur du Je sers, rien ne laisse deviner le passé industriel du chaland. À l’avant du bateau se niche une chapelle, aménagée dans la coque même. Les vitraux datant de 1947 à l’entrée du chœur, réalisés par le verrier Jacques le Chevallier, laissent filtrer une lumière douce. Sur la droite est installée une statue de Saint Nicolas en bois, saint patron des bateliers. Les objets liturgiques, modestes, rappellent que le lieu a été pensé avant tout pour les bateliers, longtemps privés de paroisse stable en raison de leur vie itinérante. Ici, pas de voûtes gothiques ni de grandes orgues, mais une proximité particulière : celle d’une chapelle à taille humaine, où le clapotis de la Seine accompagne parfois la prière.

"Le bateau-chapelle a toujours gardé sa vocation sociale"
"On a appelé ce bateau Je sers car il est au service des personnes dans le besoin. Il a toujours gardé sa vocation sociale", explique Gilbert Huchot, président en intérim du Je sers. Aujourd’hui, les activités sont diverses : distribution alimentaire, accompagnement emploi-formation, aides administratives, cours de français, distribution de produits d’hygiène, ou encore entretien du chaland. La messe y est célébrée 3 fois par semaine. "J’ai toujours aimé aider et faire du bénévolat. Je rends service depuis plus de 20 ans sur le bateau et ce qui me marque, ce sont les gens dans le besoin qui viennent ici pour trouver une présence", raconte cet homme de 79 ans à Aleteia.

Ce projet né dans les années 1930 continue aujourd’hui de changer des vies. Après une enfance difficile, Xavier se retrouve à la rue pendant deux ans. Mais sa vie prend un tournant lorsqu’une assistante sociale lui fait découvrir le bateau-chapelle. "Je n’étais pas rentré dans une église de mon adolescence à mes 46 ans. Quand je suis arrivé ici, j’ai été frappé par l’accueil chaleureux des prêtres du bateau. Jamais on ne m’avait reçu comme ça", confie-t-il. De la visite historique du bateau aux cours de français en passant par la distribution de café, cet homme d’une cinquantaine d’années s’investit quotidiennement sur le Je sers depuis maintenant six ans.
Quel avenir pour le bateau-chapelle ?
90 ans après son inauguration, le bateau-chapelle Je sers poursuit sa mission. Plus de 200 bénévoles sont engagés pour faire vivre cette paroisse fluviale. Parmi eux, Marie-Béatrice Cochin. Employée dans le secteur bancaire et bénévole depuis trois ans pour la distribution alimentaire, elle vient le samedi matin pour disposer des tables à l’arrière du bateau, décharger les denrées arrivées par camion et les répartir par catégories. Ici, chacun reçoit en fonction des quantités disponibles et du nombre d’inscrits. "Il faut être équitable et juste car on a environ 170 personnes à nourrir. Quand je leur donne de quoi manger, j‘aime apercevoir leurs sourires, la solidarité qu’il peut y avoir entre eux et voir grandir les enfants d’année en année", raconte-t-elle.
La jeunesse n’est pas en reste. Créées en décembre 2024, les frassateam, équipes de jeunes de l’aumônerie, s’engagent à leur tour : visites aux personnes âgées, babysitting lors des préparations au baptême, ou encore participation à l’aide alimentaire. Layla Scherr, éducatrice spécialisée au tribunal pour enfants de Pontoise âgée de 45 ans, accompagne ces adolescents lors des distributions alimentaires : "Pour des adolescents en construction, être en contact avec la précarité les aide à se sentir humbles et utiles. Le bateau est vraiment un lieu exceptionnel. C’est avant tout un lieu de rencontres, de convivialité et de partage".
Le Je Sers demeure également un lieu de foi vivante. En 2025, 22 baptêmes, 7 premières communions, 6 confirmations et 2 mariages y ont été célébrés. Le père de la Bigne, curé de la paroisse fluviale rattachée au diocèse de Versailles, se dit confiant quant à l’avenir du bateau-chapelle : "Il y a toujours eu des personnes impliquées sur le bateau. C’est un lieu emblématique pour les habitants. Je crois vraiment dans ce projet d’action sociale et quand on y croit vraiment, on peut faire naître de l’espérance dans le cœur des gens".












