"Le bonheur, disait Aristote, ne fait pas nombre avec les autres biens." Qu’est-ce à dire ? Prenons par exemple la richesse, l’amitié et la santé, trois "biens" auxquels tout homme aspire. Le bonheur, d’après Aristote, ne s’ajoute pas à eux comme le quatrième bien d’une liste qui pourrait encore s’allonger. Car c’est seulement si je suis heureux que l’aisance matérielle, la fréquentation de mes semblables et la bonne santé m’apparaîtront comme des biens. Si je suis malheureux, les richesses n’apporteront que diversions raffinées ou destinations plus lointaines – autant de façons d’esquiver ma vie. Malheureux, de même la vie sociale pèsera et la santé sera, non pas appréciée pour elle-même, mais une occasion de se plaindre sitôt qu’elle disparaît.
Le bonheur n’est pas un bien parmi d’autres puisqu’il est le bien qui donne aux autres d’apparaître comme tels. Il est l’exhausteur de leur goût. Quand je suis heureux, les biens matériels signifient joie du partage, les amis viennent se réchauffer en ma présence et mon cœur se dilate en goûtant combien il est bon de pouvoir respirer, marcher, vivre. Le bonheur ne résulte pas de la somme des biens de notre vie ; il est leur condition. Il est ce regard qui en révèle la bonté.
L’existence comme une grâce
En cela, le véritable bonheur s’entend de la joie. Car toute joie l’est de vivre. Non de vivre ceci ou cela, à quoi l’on proportionne notre plus ou moins grande adhésion à l’existence. Mais joie première, joie matinale et inconditionnelle qui accueille, sans rien exiger d’abord, l’existence comme une grâce. La joie est une faveur premièrement accordée à tout ce qui arrive. Car rien n’arriverait s’il ne faisait partie, déjà, de la folle aventure d’exister. Aussi la joie est-elle, selon un mot merveilleux de notre langue, matutinale : elle s’entend du matin, du premier matin du monde. Ce qu’elle pose à l’avance sur les choses, c’est la lumière première, celle que propage le Fiat créateur – lumière si originelle qu’elle précède, dans la Genèse, la création du soleil et des étoiles.
Mais n’allons pas trop vite. Nous ne sommes pas encore à cet instant où cette lumière vaincra toutes ténèbres: le matin de Pâques. Cependant, déjà les textes de notre entrée en carême nous parlent d’une joie en amont de tout – celle qui donne à chaque chose de rendre sa saveur. Dans cette parole d’abord: "Aimons le Seigneur notre Dieu puisqu’il nous a aimés le premier." Avoir été créé, nous dit-elle, c’est avoir été aimé. Se savoir créé, c’est vivre l’antécédence de l’amour sur la moindre de nos initiatives. C’est se tenir dans l’onde lumineuse de l’amour créateur. Le monde commence bien. Et le carême recommence là, par le commencement de tout : Et Dieu vit combien cela est bon!
Première ascèse donc : au lieu de s’inquiéter de ses propres défauts, sentir qu’être, simplement être, est déjà un bien. La vie est le premier des biens, dont tous les autres découlent – toute la joie est là. Il s’agit, certes, d’entrer dans le combat spirituel – mais non sans savoir d’abord la victoire première, l’aurore du premier matin.
Pratique










