Si rien n’est jamais joué d’avance, il n’empêche : la proposition de loi sur l’euthanasie paraît bien partie pour être adoptée avant la fin de l’année, quelles que puissent être les péripéties parlementaires à venir (sauf dissolution surprise…), tant les partisans de l’euthanasie trouvent des relais dans le personnel politique, pour de multiples raisons. Au-delà des enjeux immédiats, cette histoire inachevée est en fait une nouvelle étape française dans la déliaison en matière de mœurs entre la législation d’ici-bas et les principes catholiques. Doucettement entamée avec la légalisation du divorce sous la Révolution (1792), partiellement relancée avec la républicanisation de la République (en 1884, relégalisation du divorce aboli en 1816), elle s’est accélérée à partir du milieu des années 1960 puis de la fin des années 1990. Les étapes en sont autant de défaites successives pour une Église plus ou moins intensément mobilisée : légalisation de la contraception (1967), dépénalisation de l’avortement (1975), diffusion de la fécondation in vitro au début des années 1980, pacte civil de solidarité (1999), fin de la distinction de sexe comme constitutive du mariage (2013), extension de la PMA aux couples de même sexe et aux femmes seules (2021), constitutionnalisation de l’avortement (2024).
Le temps du partenariat
Cette évolution n’est pas propre à la France, elle s’observe dans nombre d’autres pays. Une faille se creuse ainsi de plus en plus entre l’Église et une modernité libérale qui se déploie en libéralisme culturel justifiant la reconnaissance légale des modes de réalisation de soi. L’autonomie individuelle et l’oblitération de toute hiérarchisation du jugement moral fondent désormais des législations déliées de toute régulation antérieure, extérieure et supérieure à l’ici-bas de la société. Or, pour l’Église, la modernité libérale trahit ainsi en partie le partenariat qui s’était en partie établi entre elles depuis la fin des années 1930.
En effet, à la fin du XVIIIe siècle et tout au long du XIXe siècle, l’Église s’était constituée comme intransigeante, antimoderne, refusant et condamnant le libéralisme en toutes ses déclinaisons, philosophique, politique, économique… Elle avait promu la construction d’une modernité alternative qui prouverait la justesse de ses positions, ouvrant la dynamique d’un engagement militant multiforme. Cependant, les totalitarismes fasciste, nazi et communiste des années 1930 avaient montré l’intérêt d’une démocratie libérale, dans son acception occidentale de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Malgré son refus de la régulation catholique de la législation, elle garantissait au moins la liberté de conscience, de culte, d’enseignement, le droit d’association, les relations libres entre évêques et Saint-Siège. Qui plus est, face au soviétisme conquérant d’après 1945, elle devenait, dans une certaine mesure, bonne en tant que telle, car elle était capable d’intégrer qu’il existe des normes limitant la toute-puissance étatique et la propension unanimiste de la démocratie — soit l’État de droit — et que qu’elle devait avoir une dimension de justice sociale.
L’abandon de la morale naturelle
Aussi peut-on comprendre que l’intransigeance catholique fût revisitée lors de Vatican II. Désormais, l’Église se comprenait et pensait ses relations avec le monde par le biais d’une anthropologie : l’homme, voulu par Dieu, réalise son bonheur ultime au sein de l’Église, qui prend position dans la société au nom de la dignité humaine, fondée en Dieu. Les droits de l’homme étaient compatibles avec le catholicisme, qui en était le meilleur garant en faisant de la liberté de la conscience et de la liberté religieuse la première des libertés. L’engagement catholique dans la société visait à collaborer à l’humanisation des conditions de vie, sans prétention à la supériorité, mais les activités humaines, pleinement autonomes, demeuraient régulées par la loi naturelle.
Évanoui, ou transformé en dictature nationaliste-capitaliste (comme en Chine), le conflit triangulaire Église-libéralisme-socialisme redevient un conflit binaire.
L’Église espérait que la modernité libérale lui saurait gré de ces partielles évolutions substantielles. En accédant à certaines de ses attentes (bénir ses réalisations, partager ses préoccupations temporelles, défendre la liberté, justifier l’égalité), elle espérait pouvoir réaliser plus facilement ses objectifs. Or, cette mutation s’est réalisée au moment où l’Occident s’est engagé dans l’institutionnalisation du libéralisme culturel. La "bonne vieille morale de nos pères", tenue pour évidente, fonds commun du catholicisme et des sociétés occidentales qui permettait leurs collaborations, a été abandonnée par les secondes. La communication entre Église et modernité libérale redevient ainsi aussi compliquée qu’au XIXe siècle, plus encore avec la disparition depuis les années 1990 du commun ennemi qu’était le monde socialiste. En violant les droits politiques et religieux, celui-ci servait d’ennemi commun, favorisant une proximité, occultant partiellement les divergences. Évanoui, ou transformé en dictature nationaliste-capitaliste (comme en Chine), le conflit triangulaire Église-libéralisme-socialisme redevient un conflit binaire.
Résistance à la déshumanisation
Ainsi se creuse désormais et de plus en plus un fossé idéologique entre l’Église et l’Occident libéral. Pour la première, la situation justifie son intransigeance, même si des inflexions discursives et pratiques au plan pastoral se produisent. Face à la déshumanisation qu’est pour elle le libéralisme culturel, la résistance au nom de la dignité humaine fondée en Dieu est indispensable. Pour le second, Vatican II est l’espoir trompé d’un ralliement. Le catholicisme est ainsi condamné par une modernité identifiant au progrès l’alignement sur ses positions et à la régression le refus de se laisser intimement transformer par elle. À le suivre, l’Église confirme sa propension réactionnaire, d’autant qu’un certain nombre de catholiques sont séduits par des populistes nationalistes pouvant servir d’alliés dans le combat contre le libéralisme culturel.
Incommunicabilité et incompatibilité de deux univers : tel est de plus en plus l’état des choses. L’Église ne se résout pas à l’émancipation de la modernité libérale — fille qu’elle avait partiellement reconnue — pense avoir pour elle l’éternité, et au moins la patience d’une institution appuyée sur deux mille ans d’expérience mondiale. Ce qui sera ne saurait l’inquiéter — mais il n’en est pas de même pour nombre de catholiques, massivement conditionnés par leurs réalités nationales. La modernité libérale, certaine d’être l’avenir du monde, vit au présent, remodèle son passé en fonction de celui-ci mais ne peut oublier, malgré ses violents efforts, que son engendrement se fit en terre chrétienne. Toutes deux ne peuvent se résoudre à se renier définitivement et entièrement : il y va de leur identité et de leur futur réciproques. Il est bien difficile de savoir vieillir, et tout autant de savoir grandir.









