"L’intelligence artificielle va vous faire gagner du temps." La promesse était belle, indéniablement séduisante. Pourtant, les études le montrent aujourd’hui sans détour : l’intelligence artificielle ne réduit pas le travail, elle l’intensifie — et comble de l’ironie, elle nous pousserait même davantage au burn-out ! Des chercheuses de l’université de Berkeley l’ont documenté dans une étude de la Harvard Business Review. Après huit mois d’observation dans une entreprise de la tech, elles concluent que les employés utilisant l’IA "travaillaient à un rythme plus soutenu, assumaient un éventail de tâches plus large et prolongeaient leurs journées sans même qu’on le leur demande". Résultat ? "Une fatigue cognitive accrue, un épuisement professionnel et une baisse de la qualité du travail."
L’IA ne nous fait pas gagner du temps
Un autre témoignage devenu viral aux États-Unis dresse le même constat, celui de Siddhant Khare, ingénieur spécialisé en IA. "J’ai livré plus de code ce trimestre que jamais dans ma carrière. Je me suis aussi senti plus épuisé que jamais. Ces deux faits ne sont pas sans lien. […] L’IA a rendu chaque tâche plus rapide. Mais mes journées sont devenues plus difficiles, pas plus faciles." Le paradoxe est là, cruel et ironique : l’IA ne nous fait pas gagner du temps. Elle nous fait croire que nous en gagnons, tout en nous privant de notre dignité et de notre vocation.
Le travail n’est pas une simple activité économique, mais une vocation, un moyen par lequel l’homme s’accomplit, développe ses talents, et participe à l’œuvre créatrice de Dieu.
Les papes nous avaient prévenus ! "Le travail est un bien de l’homme." Un bien… même avec son lot de fatigue. Pas une malédiction dont il faudrait à tout prix se débarrasser… Ces mots de Jean Paul II, dans son encyclique sur le travail Laborem exercens (1981), résonnent avec encore plus de force à nos oreilles envoûtées par la promesse de l’automatisation. "Par le travail, non seulement l'homme transforme la nature en l'adaptant à ses propres besoins, mais encore il se réalise lui-même comme homme et même, en un certain sens, “il devient plus homme”."
Rappel ô combien salutaire à l’heure de l’IA ! Le travail n’est pas une simple activité économique, mais une vocation, un moyen par lequel l’homme s’accomplit, développe ses talents, et participe à l’œuvre créatrice de Dieu. Mais quand les algorithmes réduisent cette activité à une chaîne de corrections, ils nous privent des bons fruits.
Le vol du travail bien fait
Le témoignage de Siddhant Khare se poursuit : "Avant, mon travail était de créer. Maintenant, c’est de relire, juger, corriger ce que la machine produit. Créer est énergisant mais corriger est épuisant." Quand l’IA nous transforme en simples inspecteurs de code ou de textes, elle nous vole la fierté du geste bien fait, la joie de maîtriser notre art, la satisfaction de participer à quelque chose qui nous dépasse. Pas étonnant qu’elle nous livre donc aux affres de l’épuisement et de la déconnexion à nous-mêmes.
On nous promettait aussi que l’IA libérerait la créativité. Encore un mirage ? Car certes l’IA peut générer des mots, des notes ou des formes, mais elle ne peut pas reproduire cette étincelle qui fait qu’une œuvre nous touche, nous émeut, nous transforme. La créativité est une activité typiquement humaine dans la mesure où elle fait appel à notre cœur et à notre âme. Quand un écrivain délègue son inspiration à une machine, quand un développeur passe ses journées à corriger du code généré par une IA, que reste-t-il de la dimension sacrée de l’œuvre ?
Redécouvrir la joie simple de créer
Alors que faire ? "La vraie question, ce n’est pas “que peut faire l’IA pour nous ?”, mais “que voulons-nous faire nous-mêmes ?”", conclut Siddhant Khare. Elle est bien là, la vraie question. Que voulons-nous faire nous-mêmes ? Choisir de travailler non pas pour la productivité, mais pour la beauté gratuite et généreuse de l’œuvre accomplie ?
En ce temps de carême, et si nous prenions le temps de redécouvrir la fierté du travail bien fait, cette joie simple de créer, de réparer, de tâtonner, de cultiver, de servir ? Peut-être est-ce là, dans ces gestes humains et imparfaits, que nous trouverons le remède au burn-out et à la déshumanisation. Chaque acte posé avec soin, chaque effort offert avec humilité, peut être une façon de participer à l’œuvre de Dieu. Car la vraie liberté, ce n’est pas d’espérer gagner du temps, mais de choisir de ralentir, de retrouver le goût de nous laisser transformer par nos apprentissages et de nous reconnecter à ce qui donne sens à notre vie humaine.










