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Management : cinq vertus à cultiver à la lumière de l’affaire Epstein

5 min de lecture
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Crédit : Aleteia

Comment les entreprises peuvent-elles se prémunir contre les pièges tendus par les corrupteurs ? En rebond à l’onde de choc provoquée par "l’affaire Epstein", le consultant en entreprise Pierre d’Elbée esquisse quelques enseignements pour le management et la gouvernance des organisations.

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"L’affaire Epstein" n’est pas seulement le scandale d’un homme, elle est un révélateur des fragilités morales des élites. Les procédures judiciaires ont établi l’existence d’un système d’exploitation de mineures, révélant une instrumentalisation extrême du pouvoir. À observer l’onde de choc internationale qu’elle provoque, on ne peut s’empêcher de chercher ce qu’elle nous enseigne au niveau des entreprises et du management. Pour tisser un réseau mondial aussi gigantesque, Jeffrey Epstein disposait de pouvoirs et d’atouts considérables auxquels, on le voit, de grands responsables ont succombé. Les organisations sont-elles jamais immunisées contre ce type de dérive ? Les Grecs anciens identifiaient cinq vertus qui permettent d’en analyser les ressorts humains, d’où leurs forces ou leurs faiblesses : le discernement, l’amitié véritable, la tempérance, le courage et la justice. 

Discernement contre prestige

Le prestige social, la promesse d’accès, une ambiance de mystère, le sentiment d’exclusivité, la sensation d’appartenir à une élite, tout cela encourage une suspension du jugement critique. Epstein se targuait d’entrées politiques multiples qui le positionnaient comme influenceur. Mécène, il attirait nombre de responsables en quête de financements. Son île privée accueillait des personnalités diverses et reconnues, dont des chefs d’entreprise. Certains ont prétexté qu’ils "ne savaient rien" des agissements pervers d’Epstein. À partir de quand l’ignorance devient-elle complice ? Qu’est-ce que ne pas vouloir savoir ? Le prestige paraît si éclatant et séduisant qu’il rend négligeables les signaux faibles qui devraient pourtant alerter. Ce que les Grecs appelaient la phronèsis — la prudence pratique — consiste précisément à décrypter les situations ambiguës, au point de ne prendre aucun risque en la matière.

Amitié contre entre-soi

Pourquoi tant de responsables ont-ils cherché à entrer dans le cercle d’Epstein ? Cultiver l’entre-soi est aussi une pratique dans les entreprises. On privilégie les relations avec les collègues influents ou encore avec les clients valorisants. L’intérêt, le réseau, l’opportunité d’approcher les grands de ce monde… L’occasion aidant, pourquoi ne pas en profiter pour élargir son propre réseau d’influence ? Aristote distingue l’amitié "utile" fondée sur le seul intérêt, de l’amitié "honnête" qui intègre les valeurs d’intégrité. Une relation utile suppose qu’un service rendu soit suivi d’un "retour d’ascenseur" comme on dit. Quand cette relation devient un engrenage, elle est toxique. L’amitié "utile" se transforme en complicité, les relations sont piégées. 

Maîtrise de ses émotions contre séduction des promesses

L’être humain n’est jamais insensible au pouvoir, à l’argent ou encore aux plaisirs, au point de céder à leur emprise — comme à celle d’un réseau qui promet tout, sans rien demander explicitement. Ce n’est pas pour rien que les Grecs faisaient coïncider sagesse et tempérance : pour eux, l’adage "rien de trop" était l’antidote de l’hubris, cette démesure qui dépossède l’homme de sa liberté en le rendant esclave de ses passions. D’une grande exigence, la maîtrise des émotions est la marque des personnes souveraines. 

Courage contre silence

Ici encore réside un point trop souvent occulté : le silence obligé. Managers et organisations doivent se poser cette question : "Qui parmi nous n’ose pas parler ?" Inciter à la parole libre, encourager l’expression respectueuse, écouter les lanceurs d’alertes, sont des preuves de maturité managériale. Contre la culture de la peur, cautionner le courage de dénoncer les pratiques toxiques. La définition du courage chez Kant prend ici toute sa signification : "La force et la décision réfléchie d’opposer une résistance à un adversaire puissant, mais injuste."

Justice contre privilèges

Les puissants ont souvent du mal à accepter que la justice s’applique à eux-mêmes comme au reste du monde. Ils se croient volontiers bénéficiaires d’un traitement différencié qui les rend invulnérables, perdant ainsi le sens du Bien commun auquel, pourtant, leurs responsabilités les appellent. Cette illusion installe en eux un sentiment d’impunité qui heurte profondément l’opinion.Ces vertus personnelles — discernement, amitié véritable, tempérance, courage et justice — ne sont certes pas suffisantes pour réaliser le bien commun d’une organisation : elles doivent être protégées et encouragées par les structures elles-mêmes. De l’articulation entre vertu personnelle et responsabilité institutionnelle dépend la qualité du management. Une chose pourtant est certaine : une organisation qui ne cultive pas les vertus prépare sa propre fragilité.