C’est à Los Angeles aux États-Unis que s’est ouvert, le 16 février, le procès tant attendu visant à déterminer si Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp) et Google ont sciemment conçu des applications addictives pour rendre les jeunes dépendants de leurs plateformes. Des débats qui devraient s'étendre jusqu’au 20 mars. Ce 18 février, c’est le patron de Meta, Mark Zuckerberg, qui a comparu devant les douze jurés présents au procès.
"Nous aurions pu en arriver là plus tôt"
Pendant les six heures d’audience, le PDG de Meta a défendu son entreprise, tentant de convaincre que celle-ci ne cherchait plus à maximiser le temps passé sur les plateformes. Lors de ce témoignage sous serment, une première pour lui devant un juré populaire, il a aussi publiquement regretté le temps mis par Instagram pour limiter la présence interdite des utilisateurs de moins de treize ans.
Les deux géants de la tech, Meta et Google, sont accusés par des milliers de familles américaines d’avoir délibérément conçu leurs plateformes respectives, Instagram et Youtube, pour les rendre addictives pour les internautes dès l’enfance, ce qu’ils réfutent. Par exemple, Instagram a attendu 2019 pour demander leur date de naissance aux personnes souhaitant créer un compte, une mesure élargie aux utilisateurs existants en 2021. La vérification de la véracité de ces déclarations a quant à elle été mise en place à partir de 2022. "Nous avons ajouté de nouveaux outils [de détection] au fil des années", a expliqué Mark Zuckerberg lors de son audition. Et d’ajouter "je me dis que nous aurions pu en arriver là plus tôt."
Objectifs d’augmentation du temps d’écran
Le dossier se concentre spécifiquement sur Kaley G.M, Californienne aujourd'hui âgée de vingt ans, ayant développé une forte addiction aux réseaux sociaux après avoir débuté son utilisation de YouTube à six ans, d’Instagram à neuf ans, puis de TikTok et de Snapchat à quatorze ans. Son cas a été choisi pour tester la résolution de milliers de plaintes similaires accusant les réseaux sociaux d'être responsables d'une épidémie de dépression, d’anorexie, voire de suicides chez les jeunes.
L'avocat de la jeune femme, Mark Lanier, est revenu sur le fait qu'en décembre 2015, Mark Zuckerberg avait fixé lui-même comme objectif d'augmenter de 12% sur trois ans le temps moyen passé sur Instagram. "Nous avions ces objectifs", a alors reconnu le PDG de Meta, "mais au bout d'un moment, j'ai décidé qu'il ne fallait plus que nos équipes aient des objectifs de temps passé [sur l’application], et nous nous sommes concentrés sur l'utilité et la valeur".
Pilonné sur ce sujet ou sur celui des filtres de chirurgie esthétique qu'il avait fini par autoriser sur Instagram, le quadragénaire a commencé à montrer des signes d'agacement, donnant des réponses de plus en plus animées, résolu à défendre le fait qu'il avait changé. "Si vous créez quelque chose qui n'est pas bon pour les gens, ils vont peut-être y passer plus de temps à court terme, mais ils n'en seront pas contents", a-t-il finalement plaidé.
Mark Lanier a également diffusé, lors de l’audition, un document interne qui, en 2015, évaluait à quatre millions le nombre de comptes Instagram appartenant à des enfants de moins de treize ans. Le réseau social estimait, à l'époque, que 30% des 10-12 ans étaient actifs sur sa plateforme, aux États-Unis.
"Effet secondaire"
Un autre document interne, datant de 2022 et présenté lors de l’audition, fixait encore des "jalons" à atteindre : quarante minutes par jour et par utilisateur en 2023, jusqu’à quarante-six en 2026. Mark Zuckerberg a alors contesté le fait qu’il s’agissait d’objectifs, les présentant davantage comme des indicateurs de satisfaction des utilisateurs. L’après-midi, interrogé par son propre avocat, le patron de Meta a assuré que le temps passé sur l’application était un "effet secondaire" reflet d’une "expérience de qualité".
Vantant les outils de régulation mis en place par Instagram pour aider les parents et les jeunes, il s’est vite heurté à un document interne de 2023 montrant que seuls 1,1% des adolescents recouraient à la fonction "temps limite quotidien" et 2% à l’option "faites une pause".
Mark Zuckerberg a enfin profité de son audition pour redire sa conviction selon laquelle Apple et Google, qui commercialisent les systèmes d’exploitation équipant la plupart des smartphones, devraient organiser la vérification de l'âge au niveau de l'appareil plutôt que de laisser chaque application s'en charger. Une demande qui se brise contre la loi américaine qui exonère quasi totalement les plateformes de responsabilité pour les contenus publiés. Seule la conception des applications est aujourd’hui concernée par les débats.
Audition du PDG d’Instagram
Le PDG d'Instagram, Adam Mosseri, a aussi témoigné le 18 février. Rejetant la notion d’"addiction" aux réseaux sociaux, il a préféré parler d’"utilisation problématique", reprenant les éléments de langage souvent utilisé par les applications.
Il s’est alors vu rappeler par l’avocat de la principale plaignante qu'il ne détenait aucun diplôme en médecine ou psychologie pour évaluer le caractère addictif des réseaux sociaux. La veille, une psychiatre était venue exposer au jury comment les réseaux sociaux pouvaient agir comme une "drogue d’entrée" pour les jeunes, perturbant leur cerveau encore immature et favorisant des comportements addictifs. Dans la salle d’audience, des mères d’adolescents décédés par suicide manifestaient une vive émotion, certaines ayant attendu toute la nuit sous la pluie pour pouvoir assister au procès. Quant aux réseaux sociaux TikTok et Snapchat, également poursuivis, ils ont préféré signer un accord "confidentiel" avant le procès mais restent concernés par les autres plaintes.
Multiplication des initiatives législatives
Face à l’explosion de ces inquiétudes, de plus en plus de pays multiplient les initiatives législatives pour encadrer, voire interdire, l’accès des mineurs aux réseaux sociaux. Aux États-Unis, plusieurs États comme la Floride, l’Utah ou l’Arkansas ont voté en janvier dernier des lois restreignant sévèrement l’inscription des moins de seize ans sur les plateformes sans autorisation parentale, voire banni totalement l’accès en dessous de certains âges.
En Europe, le débat s’intensifie également : le 27 janvier dernier, les députés ont adopté une proposition de loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de quinze ans, une mesure soutenue par le gouvernement. Le texte doit maintenant être examiné au Sénat. S’il est adopté définitivement, la France deviendrait le deuxième pays à se doter d'une législation aussi restrictive pour les mineurs, après l'Australie qui a interdit les réseaux sociaux aux moins de seize ans début décembre 2025. Le gouvernement souhaite aller vite, avec une interdiction mise en œuvre dès la rentrée scolaire 2026 pour les nouveaux comptes, et une vérification d'âge effective pour tous les utilisateurs, y compris les comptes déjà existants, d'ici le 1er janvier 2027.
Une dynamique inédite qui traduit une prise de conscience mondiale sur les risques de dépendance créés par les réseaux sociaux et qui place les grandes plateformes sous une pression juridique et sociétale de plus en plus forte.










