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Pendant le carême, la grâce de la défaite

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Clément Barré - publié le 18/02/26
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Le carême n’est pas un programme d’amélioration de sa perfection personnelle, prévient le père Clément Barré, prêtre du diocèse de Bordeaux, c’est une conversion. La joie d’être sauvé à l’école de son insuffisance.

Maintenant que les influenceurs catholiques sont bien installés sur les réseaux sociaux, un nouveau phénomène est né : la saison des "tutos carême". Mariage étonnant entre le monde de l’influence et celui de la pénitence et de l’ascèse. Tout s’organise en parcours, en défis, en programmes, en méthodes. On vous propose des plans de bataille spirituels clés en main, des check-lists, des tableaux de suivi, des "streaks" à ne pas briser. Il y a même une esthétique du carême : sobre, efficace, performante. Et, sous couvert de sérieux, une tentation affleure : transformer quarante jours de conversion en quarante jours d’amélioration.

Une affaire de technique ?

Ne soyons pas injustes : ces outils peuvent aider. Ils réveillent, cadrent, encouragent. On a raison de les utiliser et de les promouvoir, à condition de prévenir le risque qu’il porte : celui d’un carême autocentré. Un carême qui commence par "moi" et finit par "moi". Moi et mes objectifs, moi et mes progrès, moi et mes réussites, moi et mes rechutes. Un carême qui ne serait en fait qu’un régime. Un carême où Dieu devient l’arrière-plan et le prétexte d’un projet de perfection personnelle. C’est une forme contemporaine, bien présentable, de pélagianisme : l’idée que la sainteté serait surtout une affaire de technique, de volonté, d’hygiène morale et que la grâce ne ferait que valider, en fin de course, l’athlète spirituel.

Or le carême n’est pas un régime, c’est une conversion, et la conversion est littéralement un retournement. Il ne s’agit pas de faire advenir "la meilleure version de moi-même", mais d’arrêter de me regarder le nombril : sortir d’une existence où je me regarde vivre, où je mesure, où je compare, où je m’évalue. Prier, jeûner, donner : ces piliers ne sont pas des exercices de maîtrise ; ce sont des actes qui m’arrachent à moi-même. La prière me retire le contrôle, parce qu’elle suppose que je reçoive. Le jeûne me contredit dans mes réflexes, parce qu’il révèle ma dépendance. L’aumône me dépossède, parce qu’elle m’oriente vers un autre. Les trois gestes ne disent pas : "Regarde ce que tu es capable de faire." Ils disent : "Regarde ce que tu ne peux pas te donner à toi-même."

L’expérience de la défaite

C’est là que se trouve le "secret" d’un carême réussi : les efforts de carême sont faits pour ne pas être tenus. Ou, plus précisément, les efforts de carême sont faits pour que nous n’arrivions pas à les tenir, car tout l’enjeu du carême est d’arriver à Pâques en ayant fait l’expérience de la défaite. Pas une défaite romantique ou complaisante. Une défaite nette, concrète, parfois humiliante : l’expérience de l’insuffisance de mes propres forces. Le carême doit mettre en crise la petite fiction qui nous rassure : "Avec un peu de discipline, j’y arriverai." Il brise doucement l’illusion d’une sainteté gérable. Il révèle que mon cœur ne se réforme pas comme on réorganise un agenda. Ce n’est pas un accident. C’est une pédagogie.

Tant que je crois que je peux "tenir" par moi-même, je traite le Christ comme un supplément: utile, inspirant, mais non nécessaire.

Car tant que je crois que je peux "tenir" par moi-même, je traite le Christ comme un supplément : utile, inspirant, mais non nécessaire. Je le réduis à un exemple, un coach, un validateur, un distributeur de consolation. Je fais de la grâce un bonus. Mais mon nombril reste le centre de tout. 

Déplacer le centre

Le carême, lui, veut déplacer le centre. Il veut m’emmener vers cette phrase que nous disons trop vite et que nous vivons trop peu : j’ai besoin d’être sauvé. Pas seulement aidé. Sauvé. Ce mot suppose que je ne suis pas mon propre remède. Il suppose une impuissance, une pauvreté, une incapacité. Non pas une incapacité totale au sens où tout effort serait inutile, mais réelle au sens où l’effort ne suffit pas. Si le Christ ne donne pas sa vie pour moi, la sainteté n’est pas un objectif difficile : c’est un objectif impossible. Si la grâce n’ouvre pas le chemin, je peux accumuler des efforts ; je n’atteins pas la vie éternelle.

Voilà pourquoi la défaite est une grâce. Parce qu’elle m’empêche de m’installer dans le mensonge le plus spirituellement toxique : celui de la maîtrise. Le carême révèle ma fragilité : mes résolutions claires et ma fidélité fragile, mon désir sincère et mes automatismes, mon élan et mes retombées. Il m’apprend à tomber sans me quitter, à échouer sans me justifier, à revenir sans me raconter d’histoire. Et, surtout, il m’apprend à faire de chaque chute un acte théologal : non pas un drame narcissique, mais un mouvement vers Dieu. La défaite devient alors non pas un point final, mais une porte : elle m’arrache à moi-même, elle me rend "sauvable".

À Pâques, si le carême a fait son œuvre, je n’arrive pas avec un tableau de scores. J’arrive avec une faim. Une faim de miséricorde. Une faim de purification. Une faim du Christ. Et la liturgie pascale cesse d’être un symbole : elle devient une nécessité. Ce n’est pas moi qui suis victorieux ; c’est le Christ. Et ma joie n’est plus l’autosatisfaction du performant, mais la gratitude du sauvé.

Un combat concret

Reste une question très concrète : que faire, alors, de nos "efforts" ? D’abord, choisir de vrais efforts, pas des symboles décoratifs. Quelque chose qui touche une attache réelle : nourriture, confort, écran, argent, parole inutile, jugement, contrôle. Ensuite, les choisir atteignables : pas pour se ménager, mais pour éviter l’illusion héroïque qui s’écroule au bout de trois jours. Un effort impossible nourrit l’orgueil ; un effort ajusté éduque la fidélité. Puis, les poursuivre de toutes ses forces : avec sérieux, constance, sans négocier dès le départ. Le carême n’est pas une intention pieuse, c’est un combat concret.

Et enfin, le plus important, accepter d’avance qu’on se plantera. Prévoir non seulement l’effort, mais le retour après la chute. Ne pas confondre chute et abandon. Ne pas dramatiser, ne pas se raconter, ne pas se punir : revenir. Reprendre. Et laisser la défaite faire ce qu’elle doit faire : me décentrer, me dépouiller, me rendre pauvre — donc disponible. Le carême n’est pas une démonstration de force. C’est l’école où l’on apprend, par l’effort et par l’échec, cette vérité qui ouvre Pâques : je ne me sauve pas. Mais je peux être sauvé.

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