Campagne de Carême 2026
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C’est dans la nuit entre le Mardi gras et le mercredi des Cendres que Claudel rêvait que fût joué Le Soulier de satin. C’est dans cette même nuit qu’il mourut trente ans plus tard, en 1955. Celui qui affirmait que "tout ce qui arrive est parabole" offrait ainsi involontairement à ses lecteurs une dernière œuvre à commenter, sa mort, comme une ultime matière à exégèse. Plus précisément, la date de l’agonie de Claudel venait rappeler, une dernière fois, ce vers quoi tendait tout son travail d’écrivain : unir la farce et la pénitence, mêler la bouffonnerie à l’homélie, embarquer sur les mêmes planches de bois le clown facétieux et le missionnaire jésuite martyr, faire danser Bossuet avec Scapin... En un mot, réconcilier la Joie et la Croix.
Les deux extrémités de l’existence
Réconciliation, c’est le grand mot claudélien, car "tout ce qui est beau réunit", mais cette réconciliation ne va jamais sans une tension maintenue, voire un écartèlement. Rien à voir avec l’équilibre paisible d’un bonheur immobile. Claudel avait découvert avec enthousiasme, dans La Sphère et la Croix de Chesterton, une clé aussi décisive pour sa vie que pour son œuvre : "La vérité chrétienne diffère de toutes les doctrines en ce qu’elle place la sagesse non pas dans une neutralité médiocre, mais dans des sentiments d’apparence contradictoire poussés à leur degré extrême d’intensité [...]. L’homme comme une croix subit sa tension, son extension extrême dans tous les sens [...]. Le chrétien ne vit pas comme le sage antique à l’état d’équilibre, mais à l’état de conflit." En somme, le disciple du Christ ne cesse de vivre entre Mardi gras et mercredi des Cendres.
Faire se succéder le Mardi gras et le mercredi des Cendres signale ostensiblement que la foi dans le Christ ne relève pas d’un juste milieu paisible ou d’un idéal de mesure, mais d’une volonté d’embrasser les deux extrémités de l’existence pour ne rien laisser de côté.
La leçon de Chesterton est fort utile au moment d’entrer en carême. Laissons aux marchands d’épanouissement et aux coachs en bien-être les promesses de la vie sans trouble. Faire se succéder le Mardi gras et le mercredi des Cendres signale ostensiblement que la foi dans le Christ ne relève pas d’un juste milieu paisible ou d’un idéal de mesure, mais d’une volonté d’embrasser les deux extrémités de l’existence pour ne rien laisser de côté. L’Incarnation n’est ni un compromis, ni une amputation, ni une démission ; elle est la plénitude d’une Passion crucifiante et d’une Communion agrandie.
Diderot ou Molière ?
Pour qui cherche, comme Claudel, des leçons de vie dans l’esthétique théâtrale, l’histoire de la scène occidentale est instructive sur ce point. Au XVIIIe siècle, Diderot rêva d’un genre nouveau, qui éviterait à la fois la supposée caricature des comédies et la supposée grandeur excessive de la tragédie. Son drame sérieux se donnait comme un moyen terme entre deux extrêmes soupçonnés de s’éloigner du réel, par déformation burlesque ou grandiloquence sublime. Cela donna des pièces sans relief, cumulant le pathétique larmoyant et le moralisme appuyé. Non seulement Le Fils naturel de Diderot fait aujourd’hui sourire ou bailler, mais ses personnages du juste milieu nous ressemblent cent fois moins que les fous moliéresques ou les disgraciés raciniens.
Le sublime et le grotesque
Molière avait d’ailleurs répondu par avance à ceux qui l’accusaient de forcer le trait : l’homme lucide sur lui-même se garde bien de juger exagérés les personnages comiques qu’il voit sur scène ; il sait qu’il est capable des mêmes ridicules, des mêmes obsessions, des mêmes cécités narcissiques qu’eux. Il sait aussi, à l’école des tragédies de Corneille et même de Racine, qu’il porte en lui des capacités d’héroïsme insoupçonnées. En cela, Victor Hugo vit plus juste que Diderot : celui qui tient à tourner la page du théâtre classique fait fausse route s’il entend modérer le comique et atténuer le tragique. Il ferait mieux de puiser à la source shakespearienne, là où coexistent en chaque homme le sublime et le grotesque. Telle fut bien l’ambition claudélienne dans Le Soulier de satin.
Lue comme une parabole, la mort de Claudel réunit donc esthétique théâtrale, vérité humaine et leçon théologique. Chercher un juste milieu paisible entre Mardi gras et mercredi des Cendres condamne à passer à côté de la Joie comme de la Croix, les deux pans de la vie en abondance donnée par le Christ. N’être ni rabat-joie le Mardi, ni "oublie-Croix" le Mercredi, ce ne serait sans doute pas une mauvaise manière d’entrer en carême.









