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Carême : comment résister à la tentation du sauveur ?

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Jean Duchesne - publié le 17/02/26
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Le mérite de l’aumône en temps de carême n’est pas de supprimer la pauvreté, en croyant contribuer à sauver l’humanité. Il faut d’abord être humble, souligne l’essayiste Jean Duchesne. Prendre sa croix pour suivre le Christ ne dispense pas d’avoir toujours besoin de son aide. 

Le syndrome du sauveur est connu et traité par les psys. Ils y voient un trouble motivé par un désir d’aider les autres poussé jusqu’à l’abnégation sacrificielle, et plus profondément par un besoin sinon d’être aimé, au moins d’être reconnu utile, et en tout cas d’autojustification. C’est considéré comme une pathologie, car on tend à se priver ou s’oublier plus qu’il n’est nécessaire et sain, et il est fréquent qu’en même temps, on souffre de voir son dévouement ignoré ou déclaré superflu, voire qu’on le juge soi-même insuffisant. Cette même disposition fait aussi partie du "triangle de Karpman" (du nom de son inventeur à San Francisco en 1968) : dans un jeu de relations sociales, les trois rôles de victime, persécuteur et sauveteur peuvent être tenus alternativement par les différentes personnes impliquées, en fonction de leurs interactions. Mais il existe une version chrétienne, qui n’est pas d’ordre pathologique et constitue plutôt une tentation — dont il vaut sans doute mieux être conscient, spécialement pendant le carême.

Tous responsables ?

Il va de soi que, sans amour du prochain, la foi est vaine et même mensongère (1 Jn 4, 20). Le fidèle du Christ doit non seulement veiller au bien-être de ceux qui l’entourent, mais encore être sensible aux malheurs dont il est témoin ou prend connaissance, et même ne pas se contenter de s’apitoyer, mais agir concrètement et s’engager, toutes affaires cessantes et en se détournant s’il le faut de son chemin, pour remédier à ces misères du mieux qu’il le peut. La parabole du Bon Samaritain (Lc 10, 25-37) est particulièrement nette à cet égard. Le Christ va d’ailleurs jusqu’à s’identifier lui-même à ceux que l’on secourt (ou non) : "Ce que vous avez fait ou (pas fait) à quelqu’un qui est dans l’épreuve (affamé, nu, malade ou en prison), c’est à moi que vous l’avez fait (ou pas fait)" (Mt 25,31-46).

Les progrès de l’information ont considérablement élargi le champ et donc alourdi la charge de la vigilance et, par contrecoup, du soupçon — voire de l’auto-accusation — d’indifférence. La compassion débouche sur la solidarité, qui elle-même enclenche la responsabilité, laquelle tourne vite à la culpabilité — ou du moins à des sentiments d’échec et d’impuissance résignée –, quand on n’arrive pas à se mobiliser vertueusement face à une crise. On se dit qu’on pourrait en faire plus, alors que chacun doit y mettre du sien et que tout irait mieux si tous prenaient leur part. Même si l’on sait fort bien n’être pas être le seul et unique Sauveur, on se demande si, selon sa vocation propre et en fonction des dons reçus, on s’associe assez activement à ce qu’il accomplit. L’honnêteté porte à en douter et l’on est alors porté à se sentir indigne et dépassé.

Les "pauvres en esprit"

La première béatitude affranchit de ce complexe. Les bienheureux ne sont pas seulement les indigents (puisqu’ils sont aimés de Dieu), mais aussi "les pauvres en esprit (pneuma)" (Mt 5, 3) : ceux qui, sans désespérer, ont conscience de leurs insuffisances. L’authentique charité ne consiste donc pas se comporter en bienfaiteur sûr de lui. Il faut d’abord être humble : s’avouer avoir soi-même besoin d’être aidé pour rejoindre le pauvre, se rendre ainsi réellement proche de lui dans l’abandon où il s’enfonce et chercher avec lui les gestes qui le relèveront. 

Une radicalité mal comprise pousse à présumer qu’il suffit de donner tout ce qu’on a. Mais c’est une double erreur. Car cela suppose d’un côté qu’on le possède et en dispose sans limite, et de l’autre qu’y renoncer résoudra toutes les difficultés. Or le Christ prévient que la fortune est périssable, puisqu’elle craint les mites, les vers et les voleurs (Mt 6, 19-20), et que la mort finit de toute façon par priver de tout ce qui sécurise en ce monde (Lc 12, 16-21). 

Suivre le Christ

Jésus ne se contente pas d’inviter le jeune homme riche à vendre et distribuer tous ses biens. Et il ne promet pas du tout que ce dépouillement conduira à l’extinction du paupérisme (Mt 26,11 ; Mc 14, 7 ; Jn 12, 8) et au paradis sur terre. Ce n’est qu’un premier pas sur un chemin qui ne se trouve pas tracé pour autant, car il s’agit bien plutôt pour le disciple de suivre Jésus (Mt 19, 21-23), en "prenant sa croix" (Mt 16, 24), sans pouvoir la prédire ni la choisir. 

Il faut commencer par accueillir sans s’approprier, puis offrir afin de partager, sans rien imposer ni se figurer que c’est la panacée.

Ceci veut dire d’une part qu’il faut commencer par accueillir sans s’approprier, puis offrir afin de partager, sans rien imposer ni se figurer que c’est la panacée. Et d’autre part que cette modestie est pratiquement impossible ou reste velléitaire et futile si elle n’est pas imitation du Christ, sans lequel "nous ne pouvons rien faire" (Jn 15, 5). L’exemple qu’il donne est parfait : lui-même ne transmet rien qui ne lui vienne pas du Père (Jn 12, 49). Et il envoie leur Esprit (Jn 16, 7-15) de communion, mais aussi d’intelligence du dessein de Dieu — et même d’efficacité !

Guérir pour sauver

Car un altruisme désincarné serait une tromperie (1 Jn 3, 17). Face au malheur de la maladie, du handicap et même de la mort (le fils de la veuve de Naïm : Lc 7, 12-15 ; la fille de Jaïre : Mc 5, 34-43 ; Lazare : Jn 11, 1-44), Jésus s’émeut et agit : il accomplit des miracles. Nous savons bien ne pas en avoir les moyens. Mais lui nous invite à ne pas craindre de les demander (Mt 17, 20). Deux remarques sont à faire ici. Une première est que Jésus n’intervient qu’en réponse à la foi (Mc 5,34 ; 10, 52 ; Mt 9, 2 et 22 ; 15, 28), comme condition non pas de l’octroi, mais de la réception des dons de Dieu. Même aux noces de Cana, dans une banale affaire d’intendance et d’œnologie, la confiance de sa Mère est décisive : "Faites tout ce qu’il vous dira" (Jn 2, 5).

Le second point à retenir est la distinction à respecter entre guérir et sauver, sans les séparer. Les résurrections qu’opère le Christ rétablissent des vies mortelles. Lui n’aura pas besoin qu’on le délivre de son suaire (cf. Jn 20, 6), comme il l’a fallu pour Lazare. Mais ces restaurations de santé sont ordonnées à sa mission (Jn 3, 17). Car en tant que signes étonnants et inespérés, qui donc émerveillent (en latin mirantur, d’où "miracle"), elles annoncent le salut qu’il apporte et par là y ouvrent. Guérir, c’est-à-dire soulager d’un mal précis, c’est ainsi déboucher la voie qui mène à la plénitude de l’existence. Soigner fait alors, comme préalable à la portée de tous, partie du service que vient rendre Jésus et qu’à sa suite sont appelés à assurer ceux qu’il s’unit.

Le remède de l’aumône

Ces soins s’exercent déjà à un niveau quotidien et non plus personnel, mais collectif, comme à Cana ou aux multiplications des pains (Mt 14, 14-21 ; 15, 32-38 ; Mc 6, 33-44 ; 8, 1-9 ; Lc 9, 12-17 ; Jn 6, 5-14), et ils ne sont pas nécessairement extraordinaires. Ils consistent à s’efforcer de corriger des dysfonctionnements naturels ou liés à des déséquilibres socio-structurels (et pas seulement à des péchés individuels) qui masquent ce que Dieu propose. Prétendre s’y investir totalement est certes louable, mais à condition de ne pas se croire indispensable à l’œuvre du Salut, et de ne pas estimer due une reconnaissance dès ici-bas.

L’extrémisme de l’engagement à la suite du Christ suppose de renoncer d’abord non pas aux biens matériels (comme le confirme saint Paul : 1 Co 13, 3), mais à la maîtrise et à l’autonomie. Ce qui requiert, bien en amont de tout sacrifice, l’humilité qui sait avoir besoin de l’aide de Dieu. La tradition spirituelle contient un moyen usuel d’entretenir et relancer cette pauvreté "en esprit". C’est l’aumône, où il ne s’agit pas de se débarrasser de tout d’un seul coup, mais de faire régulièrement des dons non négligeables. Il est significatif que l’hébreu biblique n’a pas de mot spécifique pour la désigner, mais utilise rahamim ou hésèd, qui signifient d’abord la miséricorde de Dieu pour l’homme. On perçoit bien ici que cette forme de remède patient aux maux en ce monde est déjà une modeste mais réelle participation de la sollicitude divine.

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