À quelques mois de son entrée au Panthéon, l’historien et résistant français Marc Bloch retrouve symboliquement un fragment de son passé : un ouvrage spolié par les nazis, consacré à la cathédrale d’Amiens, a été restitué ce 16 février à sa famille. Le parcours de ce livre, entre exil et mémoire, retrace l’histoire des milliers de biens volés sous l’Occupation.
L’histoire sans fin des œuvres spoliées durant l’Occupation continue. Après l’ouvrage restitué aux ayants droit d’August Liebmann Mayer en juin 2025, c’est un livre appartenant à l’historien et résistant français Marc Bloch qui a retrouvé, le 16 février, le chemin de sa bibliothèque natale. Cet ouvrage, retrouvé dans les collections de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) est la "Description abrégée de la cathédrale d’Amiens" de l’archiviste Georges Durand, publié en 1904. Comment les chercheurs ont-ils su que le manuel avait été spolié au résistant lyonnais ? C’est l’ex-libris manuscrit de l’historien figurant sur le livre, daté de novembre 1913, moment où il était professeur d’histoire au lycée d’Amiens, qui les a aiguillés.
L’historien-résistant
Marc Bloch naît en 1886 à Lyon dans une famille juive originaire d’Alsace. Admis à l’ENS en 1904, il est reçu à l’agrégation d'histoire géographie en 1908. Il enseigne à Montpellier puis à Amiens. Mobilisé en août 1914 dans l’infanterie, il termine la guerre comme capitaine et reçoit la Croix de Guerre et la Légion d’honneur. En 1919, il est nommé chargé de cours d’histoire du Moyen Âge à la Faculté des Lettres de l’université de Strasbourg. Là, il rencontre Lucien Febvre avec lequel il fonde en 1929 la revue Annales d’histoire économique et sociale. Une publication qui donne son nom au mouvement d’historiens "l’École des Annales" et qui contribue profondément au renouvellement de la discipline historique.
Bienvenue sur le nouveau site d'Aleteia !
Nous sommes heureux de vous accueillir sur un site entièrement repensé, réalisé grâce au soutien de nos généreux donateurs.
Si vous appréciez cette nouvelle expérience de lecture, vous pouvez, vous aussi, nous aider à faire vivre Aleteia.
Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, Marc Bloch a 53 ans. Alors qu’il n’est plus en âge d’être mobilisé, il demande à combattre. Atteint par le "statut des juifs" d’octobre 1940, il est exclu de son poste de professeur à la Sorbonne. Il rejoint alors la Résistance, à Lyon, au sein du mouvement "Franc-Tireur", et entre dans la vie clandestine sous le nom de "Narbonne". Arrêté par la Gestapo le 8 mars 1944, il est torturé et emprisonné à la prison de Montluc. Le 16 juin, avec vingt-huit autres prisonniers, il est conduit à Saint-Didier-de-Formans (Ain) et abattu avec ses compagnons.
Un long travail de restitution
Sur la première page jaunie du manuel figurent le nom de l’historien, le lieu de son acquisition, "Amiens", ainsi que la date, "novembre 1913". Et c’est dans l’appartement parisien que la famille Bloch loue rue de Sèvres que l’ouvrage est volé par les Allemands probablement au début de l’année 1942, aux côtés de cinq à sept mille autres livres. L’appartement est saisi par la Direction des affaires de réquisition et d’occupation (DRO), administration française placée sous la tutelle des forces d’occupation. L’ordre de réquisition révèle le caractère antisémite de la spoliation : Marc Bloch y est décrit comme un "professeur juif". À tort, le livre est vendu, après guerre, à la Bibliothèque centrale des musées nationaux et intégré aux collections publiques françaises. C’est grâce aux recherches menées par la bibliothèque de l’INHA que la provenance de l’ouvrage a pu récemment être éclairée.
Cette découverte met en évidence l’ampleur de la spoliation de livres durant l’Occupation, ainsi que le patient travail de recherche mené pour restituer ces ouvrages à leurs ayants droit. En France, au moins cinq millions de livres ont été dérobés à cette époque. Si beaucoup ont été rendus après-guerre, un grand nombre demeure introuvable. Cette restitution intervient quelques mois avant l’entrée de Marc Bloch au Panthéon, prévue pour le 23 juin 2026.
La plus vaste cathédrale du Moyen Âge
Une remise qui met aussi à l’honneur l’attachement du futur panthéonisé à la cathédrale Notre-Dame d’Amiens. Inscrite au patrimoine mondial de l’humanité depuis 1981 pour son authenticité, elle est la plus vaste cathédrale du Moyen Âge en France. Construite en moins d’un siècle (1220-1288) dans un remarquable souci d’unité architecturale, elle incarne l’apogée du style gothique du XIIIe siècle, autant par son élévation intérieure que par la richesse de son décor sculpté. Relativement épargné par la Révolution et les deux guerres, cet édifice a inspiré de nombreux historiens, parmi lesquels Marc Bloch qui, alors jeune professeur à Amiens, acquiert et annote l’ouvrage aujourd’hui restitué à sa mémoire.












