La Journée mondiale du malade a eu lieu le 11 février. Cette date, l’Église l’a retenue depuis 1992 et la célèbre tous les 11 février, fête de Notre-Dame de Lourdes. De nombreuses paroisses se sont organisées ces jours-ci pour proposer le sacrement des malades et notre pape nous a livré une réflexion tirée de la parabole du Samaritain : "Aimer en portant la douleur de l’autre." L’Église a célébrée cette journée en rappelant que la souffrance du corps n’est jamais seulement une affaire médicale : elle est aussi un lieu de rencontre, de consolation et d’espérance.
Artistes devant le corps souffrant
C’est en suivant cette journée que je me suis rendu compte combien l’Église avait en commun avec l’art contemporain. Car, aussi étonnant que cela puisse paraître, l’art contemporain est le lieu d’une rencontre avec le corps souffrant. L’expression "Les corps" se rencontre d’ailleurs très régulièrement dans la littérature accompagnant les expositions. Faut-il s’en étonner quand on voit combien la représentation du corps humain est omniprésent au sein de l’histoire de l’art ?
Mais quel est ce corps souffrant que les musées ou les galeries exposent ? Et s’il ne s’agit pas de corps à contempler, comment les artistes abordent-ils la question de la maladie ? En font-ils le lieu d’une compassion ou d’une espérance ? Et s’il ne s’agit pas seulement du corps, comment les artistes ont-ils traité la maladie ? Ils s’en sont emparés et ne se sont d’ailleurs pas forcément contenté de la comprendre comme une donnée biologique, une dégradation ou un accident technique. En fait, si l’on prend la peine d’ouvrir les yeux, l’art des cinquante dernières années a produit un véritable chapelet d’œuvres silencieuses autour de la maladie, du soin et de la consolation. Comme si, à l’écart des grands récits politiques ou identitaires, subsistait une iconographie presque secrète du Bon Samaritain.
S’exposer eux-mêmes
Dans les années 1990, l’artiste cubano-américain Felix Gonzalez-Torres, atteint du Sida, installe dans les musées une œuvre aussi simple que bouleversante : deux horloges identiques accrochées côte-à-côte, intitulées Untitled (Perfect Lovers). Au départ, elles battent à l’unisson. Mais, tôt ou tard, l’une se met à retarder, puis à s’arrêter. Le temps du couple se défait sous les yeux du visiteur. On aime à railler l’art dit "conceptuel", comme si aucune émotion ne pouvait surgir d’un dispositif aussi dépouillé. Et pourtant, face à ces deux horloges, tout est là : la lente dérive de l’être aimé, l’attente, la perte, et ce fragile espoir que les deux mécanismes puissent un jour être remis à l’heure ensemble. L’œuvre ne montre ni lit d’hôpital ni corps souffrant, mais elle condense l’expérience même de la maladie, quand deux vies, jusque-là synchronisées, cessent peu à peu de battre au même rythme.

Ces deux horloges furent exposées au Palais de Tokyo, de février à mai 2023, au sein de l’exposition Exposé·es. Inspirée du livre d’Élisabeth Lebovici, Ce que le Sida m’a fait. Art et activisme à la fin du XXe siècle, l’exposition explorait la manière dont les artistes s’étaient emparés de l’épidémie. On y découvrait des œuvres nées d’une exposition involontaire au virus, à la maladie, à la mort, mais aussi des œuvres produites par des artistes qui avaient choisi de s’exposer eux-mêmes, afin de rendre visible ce que la société préférait taire.
Des actes de parole
Non loin des horloges silencieuses de Gonzalez-Torres, d’autres œuvres proposaient un tout autre langage : les Body Maps, réalisées par Noloyiso Balintulo, Bulelwa Nokwe, Ntombizodwa Somlayi et Victoria Ndyaluvana. Ces grands formats avaient été créés à Cape Town par des femmes séropositives, lors d’ateliers thérapeutiques organisés autour de la pratique du "body mapping". Chaque participante traçait le contour de son propre corps à l’échelle réelle, puis remplissait cette silhouette de couleurs, d’empreintes, de mots, de souvenirs, de signes d’espérance. Le corps, si souvent réduit à une suite de résultats médicaux ou de symptômes, redevenait ainsi une surface de récit, une carte intime. Ces peintures ne sont pas des œuvres d’atelier, mais des actes de parole. Elles racontent des cicatrices d’enfance, des maternités inquiètes, des diagnostics brutaux, des deuils d’enfants, des gestes de protection, des souvenirs de villages, des paysages intérieurs. Sur l’une d’elles, une femme écrit : "Always be prepared" — toujours être prête — comme une devise pour affronter la maladie. Une autre compare son image à une radiographie : elle y voit ce qu’elle ne peut pas voir dans le miroir. Une troisième évoque la mort de son enfant, contaminé sans qu’elle le sache. Chaque corps devient ainsi un territoire de mémoire, traversé de blessures mais aussi de mots d’espoir.

La tradition de la Pietà
Plus frontalement, la photographe britannique Jo Spence a fait de sa propre maladie un terrain artistique. Atteinte d’un cancer du sein dans les années 1980, elle se photographie nue, marquée par les cicatrices, les traitements, les postures imposées par la médecine. Mais son regard n’est pas celui d’une victime : il est celui d’une femme qui refuse que son corps soit confisqué par la maladie. Ses images, souvent accompagnées de mots, ressemblent à des stations d’un chemin de croix intime. Ces corps meurtris, blessés, fatigués — certains même, et plus exceptionnellement "stigmatisés" - le regard chrétien y voit un mystère : celui d’un corps fragile, confié aux autres, et promis à la résurrection. Il s’avère que du lit d’hôpital à la Pietà, la souffrance du corps reste un lieu de révélation pour les artistes d’aujourd’hui.
Et l’iconographie chrétienne continue aussi d’habiter l’art contemporain, souvent sous des formes inattendues. L’artiste britannique Sam Taylor-Johnson a ainsi réalisé une courte vidéo intitulée Pietà (2001), d’une durée de moins de deux minutes. On y voit l’acteur Robert Downey Jr., torse nu, inerte, reposant dans les bras d’une femme assise sur une simple chaise. Le dispositif est dépouillé, presque théâtral : fond neutre, lumière douce, immobilité presque totale des corps. La scène se présente comme un tableau vivant, une image suspendue dans le temps, qui emprunte explicitement à la tradition de la Pietà sans en reprendre le contexte religieux. La scène, directement inspirée de la tradition mariale, se déroule pourtant dans un décor contemporain, presque banal. Le corps du Christ est remplacé par celui d’un homme ordinaire, vulnérable, abandonné. L’image rappelle que la Pietà n’est pas seulement une scène religieuse : elle est l’archétype de toute compassion humaine. Chaque mère au chevet de son enfant, chaque infirmière penchée sur un patient, rejoue à sa manière cette scène millénaire.
La relation entre soignants et malades
Enfin les artistes se sont aussi intéressés à la relation entre soignants et malades, parfois sous forme de projets participatifs. L’artiste japonais Tatsuo Miyajima a mené plusieurs installations dans des hôpitaux, invitant patients et soignants à participer à des dispositifs lumineux où des chiffres s’éteignent et se rallument lentement. Pour lui, chaque lumière représente une vie humaine : fragile, unique, et pourtant reliée aux autres. Le cycle des chiffres, qui ne s’arrête jamais, évoque une forme de résurrection numérique. Et puis, aux États-Unis, l’artiste Suzanne Lacy a conçu des projets où des communautés entières se rassemblent autour de personnes âgées ou malades, transformant des espaces publics en lieux de parole et de solidarité. L’œuvre n’est plus un objet, mais une relation : un réseau de soins, une communauté temporaire de compassion.
Le corps malade, lieu de rencontre
Le point commun de ces œuvres si différentes ? aucune ne nie la souffrance, mais aucune ne s’y arrête. Même les plus sombres laissent passer une lueur. Pour nous chrétiens, le corps malade n’est jamais un simple objet de compassion. Il est un lieu de rencontre. Dans le sacrement des malades, l’huile versée sur le front du patient rappelle que Dieu lui-même s’est fait chair, et chair souffrante. L’Évangile ne nous montre pas un Christ lointain, mais un homme qui touche les lépreux, relève les paralysés, et se laisse lui-même porter au tombeau. À travers les œuvres contemporaines, ce geste ne cesse de se répéter. Une main sur une épaule, une horloge qui ralentit, une lumière qui s’allume, un corps soutenu par un autre. Autant de petites Pietà du monde moderne. Et peut-être est-ce là l’un des rôles secrets de l’art aujourd’hui : non pas fuir la souffrance, mais veiller les malades. Comme le Bon Samaritain, qui ne se contente pas de regarder l’homme blessé au bord de la route, mais le charge sur sa monture, le conduit à l’auberge, et promet de revenir.









