Mme Amélie de Montchalin sera donc la première femme à présider la Cour des comptes. Cette haute autorité de contrôle des finances publiques, bicentenaire depuis sa fondation par Napoléon 1er, aura à sa tête une jeune économiste de 40 ans au pedigree professionnel et ministériel déjà bien rempli. Mais voilà ! la chronique politicienne, jamais en retard d'une polémique, a tiré à volonté sur cette nomination relevant des prérogatives régaliennes du chef de l'État. De bâbord comme de tribord, jaillissent des cris d'orfraie, des accusations d'abus de pouvoir...
La vulgarité étale partout son linge sale
Un tollé rondement mené qu'on n'entendit pourtant point par le passé, quand François Mitterrand nomma à la présidence du palais Cambon, l'un de ses féaux et ancien ministre socialiste Pierre Joxe, ou quand Jacques Chirac propulsa sur ce même siège, un baryton notoire du RPR, Philippe Séguin. Doit-on penser que ces deux-là passèrent entre les gouttes de la critique gratuite parce qu'ils avaient l'avantage d'être des cadors de la politique, et qui plus est, des hommes ? Beaucoup d'hypocrisie et de mauvaise foi auront contribué à gâcher ce nouveau progrès de la promotion féminine dans notre République. Cette désolante séquence rappelle cette saillie mordante de Jacques Brel : "La bêtise c'est de la paresse. Je trouve ça d'une vulgarité abominable."
De nos jours, la vulgarité étale un peu partout son linge sale. Dans la politique, on vient de le voir, elle est l'impolitesse usuelle de politiciens incultes et inconsistants. Dans les médias, elle sert à racoler les rieurs, les audimats et les publicitaires. Autrement dit, vulgairement, "à ramener du fric". Sur les réseaux sociaux, elle déverse sans entrave son fiel et sa méchanceté recuite. Sur les routes, elle déclenche des gestes obscènes chez des conducteurs accros de la vitesse, quel que soit leur genre d'ailleurs. Toute cette vulgarité triste et compulsive est stimulée par une époque déboussolée, insensée, capable de mettre au pinacle, et de propulser même au pouvoir, des parangons du cynisme, du mensonge et de la grossièreté désinhibée la plus affligeante. Avec le scandale Epstein, du nom du financier pédocriminel américain, dans lequel des membres du gotha politique et économique international sont nommément impliqués, on atteint un sommet vertigineux de la vulgarité dans laquelle pataugent des milieux dirigeants complètement désaxés et véreux.
Les suiveurs de l’Internet
Le drame contemporain de la vulgarité c'est qu'elle fait vite tache d'huile. Elle se répand à la vitesse de feu d'une flaque d'essence sur laquelle on craque une allumette. L’Internet a sûrement assuré la mondialisation de la vulgarisation des images, des idées et de l'information. Mais il a aussi, hélas, vulgarisé la vulgarité sur tout le continent numérique. "Sous les effets de la vulgarisation, la vulgarité s'est répandue, écrit la psychanalyste Catherine Ternynck dans son dernier livre (L'Esprit d'élégance, Desclée de Brouwer). Les beaux esprits se sont éloignés et d'autres moins exigeants, moins modestes, leur ont succédé. Ils pourraient devenir nos maîtres. Ce sont les sots d'Internet — on les a nommés les crétins du digital — portés par les flux des réseaux, absorbés dans leur écran récréatif […]. Ce sont les suiveurs innombrables — on les a nommés les followers — qui prennent à leur compte la pensée du temps à défaut de penser par eux-mêmes. |…] Ce sont les militants qui d'une opinion approximative font une croyance et d'une croyance un combat. Pour eux, la vérité doit être totale, radicale, faute de quoi elle est un mensonge."
L'élégance c'est au fond le reflet visible et naturel d'une personne réconciliée avec elle-même. C'est aussi, une forme d'autodéfense non-violente qui pare de la trivialité et du terre-à-terre.
Mais l'autrice, membre du département d'éthique de l'Université catholique de Lille, ne s'arrête pas à dresser un diagnostic sévère des vices et des abîmes du monde hyperconnecté dans lequel nous vivons. Elle propose une voie de l'esprit et de l'âme pour "résister à la vulgarité du monde" comme dit si bien le sous-titre de son livre. Dans des pages admirablement façonnées par son expérience professionnelle, par ses goûts littéraires et artistiques, par son propre investissement spirituel, et aussi, par ce qu'elle est naturellement et profondément elle-même, elle nous indique la porte étroite de l'élégance pour échapper au siège opiniâtre de la vulgarité. Attention, prévient-elle, de ne point réduire l'élégance à de l'apparence purement esthétique ou vestimentaire. L'habit ne fait pas l'élégance. Une dame élégante illustre, la modiste de renommée mondiale Coco Chanel, disait : "L'élégance c'est quand l'intérieur est aussi beau que l'extérieur." L'élégance c'est au fond le reflet visible et naturel d'une personne réconciliée avec elle-même. C'est aussi, une forme d'autodéfense non-violente qui pare de la trivialité et du terre-à-terre.
Cette preuve spirituelle de l'élégance
L'élégance est un don souvent inné. "Vouloir être élégant, c'est déjà une intention vulgaire", considérait le poète Charles Baudelaire. Pour autant, souligne Catherine Ternynck, l'élégance est aussi une manière d'être, un style de vie spirituel : "La spiritualité, c'est retrouver l'élégance", souligne-t-elle. Qu'entend-elle ainsi ? Elle explique que, peut-être, en cherchant à être cohérent, en apprenant à voir ce que l'on ne regarde plus — un pauvre au coin de la rue, sa propre vulnérabilité, ou encore le ciel qui est en chacun de soi —, en employant le mot juste, en pratiquant l'humour y compris sur soi-même, on trouvera l'élégance de dévoiler sa fragilité singulière, sa simplicité profonde. La vulgarité alentour ne résiste pas à cette preuve spirituelle de l'élégance. Elle la fuit comme le diable devant la vérité nue. Car seule l'élégance procure le tact, la délicatesse, le "doigté" de la rencontre sincère et authentique. Aussi étonnant que cela puisse paraître, Coco Chanel consonnait avec l'esprit évangélique : "L'élégance c'est quand l'intérieur est aussi beau que l'extérieur."








