separateurCreated with Sketch.

Ces soins palliatifs qui dérangent, au chevet de l’humain inutile

HANDS HOSPITAL
whatsappfacebooktwitter-xemailnative
Laurent Quercioli - publié le 14/02/26
whatsappfacebooktwitter-xemailnative
Les députés de la commission des affaires sociales ont dénaturé la proposition de loi sur les soins palliatifs en rejetant… la création de maisons de soins palliatifs. Le psychologue Laurent Quercioli explique pourquoi les soins palliatifs dérangent. Ils ne sont pas seulement une alternative à l’euthanasie, ils font ce que plus personne ne veut faire : résister à l’abandon, demeurer au chevet de l’humain inutile.

Les soins palliatifs sont une hérésie sublime dans un monde qui ne supporte plus rien de ce qui ne se lave pas à 60 degrés. Un monde obsédé par l’hygiène de l’existence, la désinfection des affects, la neutralisation préventive de tout ce qui dépasse : la douleur, la vieillesse, l’échec, et bientôt — si l’on poursuit l’effort avec la même ferveur — l’âme elle-même, cette verrue inutile sur le visage lisse du progrès.

Nous vivons à l’époque du zéro résidu. Zéro aspérité, zéro lenteur, zéro tragique. Il faut que tout passe, que tout glisse, que tout soit soluble dans le discours managérial de la vie réussie. La souffrance est devenue une anomalie logistique, la finitude un bug de conception. On ne meurt plus, on dysfonctionne. Et au milieu de cette grande entreprise de nettoyage ontologique, les soins palliatifs surgissent comme une incongruité presque obscène. Une digue dressée contre la tentation d’effacer. Un refus poli mais obstiné de collaborer à la grande illusion contemporaine : celle selon laquelle tout peut être réglé, optimisé, abrégé.

Ce que plus personne ne veut faire

Les soins palliatifs ne promettent rien, et c’est précisément leur grandeur. Ni salut, ni miracle, ni storytelling thérapeutique. Ils ne vendent pas d’après-vie, ne recyclent pas les vieilles métaphysiques en slogans new age, ne récitent pas ces espoirs prémâchés qui servent surtout à calmer les vivants. Ils ne disent pas que "tout ira bien", parce qu’ils savent que tout n’ira pas bien. Et ils restent quand même. Ils font ce que plus personne ne veut faire : rester au chevet du désastre. Contempler la ruine de la chair sans en détourner les yeux. Tenir une main qu’aucune victoire ne rachètera, qu’aucune narration ne sauvera. Une main inutile, au sens strict : improductive, non recyclable, sans avenir.

Dans ce siècle qui érige la performance en absolu moral, ils accueillent les perdants définitifs. Ceux qui ne reviendront pas. Ceux pour qui il n’y aura ni rebond, ni résilience instagrammable, ni renaissance en TED talk. Ceux qu’on préférerait cacher derrière un rideau hygiénique, hors champ, pour ne pas troubler la vitrine du monde fonctionnel. Or c’est précisément là, dans ce temps suspendu, que l’humain se révèle enfin nu. Dépouillé de ses prothèses, de ses discours, de ses illusions de maîtrise. Pas "la vie", non — ce mot devenu publicitaire, vidé de toute gravité — mais quelque chose de plus concret, de plus digne, et surtout de moins photogénique. Une présence nue, sans avenir mais encore regardable. 

Une main posée sur un front moite

Notre époque, elle, rêve d’organiser la mort comme un week-end clé en main. Rapide, sans douleur, sans conséquences. Un "exit propre", calibré, contrôlé, où l’agonie devient un dysfonctionnement à corriger, un retard à rattraper. On ne supporte plus l’attente, surtout quand elle ne mène nulle part. On appelle cela la liberté ; c’est souvent une panique bien mise en forme.

Les soins palliatifs disent non. Non au fantasme de contrôle total. Non à l’efficacité appliquée à la finitude. Non au meurtre maquillé en choix éclairé, enveloppé de procédures, d’arguments compatissants et de PowerPoint éthiques. Leur logique est celle du contretemps. Ils font l’éloge du gâchis, de la lenteur, du mystère. Ils acceptent que la mort soit imparfaite, grotesque, interminable parfois — mais vécue. Non pas abrégée pour soulager les consciences des survivants, mais habitée jusqu’au bout. Ils honorent ce moment non par de grands mots, mais par des gestes humbles, presque médiévaux : laver, porter, écouter. Dans une main posée sur un front moite, il y a plus de métaphysique que dans toutes les bibliothèques réunies. Plus de vérité que dans les colloques où l’on débat, très sérieusement, de la manière optimale de faire disparaître les corps qui dérangent.

Offrir du silence

Notre époque veut des solutions ; les soins palliatifs offrent du silence. Elle veut de la technique ; ils offrent de la présence. Elle rêve d’abréger ; ils persistent à demeurer. Par fidélité à ce dernier espace où le drame humain peut encore se jouer sans être immédiatement neutralisé.

Ils savent qu’on ne supprime pas l’agonie en supprimant la douleur. C’est là que se concentre la peur collective : non pas tant la mort elle-même que l’idée qu’on s’en fait, celle d’une fin interminable et indigne. On confond l’agonie avec la souffrance, comme si apaiser la douleur suffisait à faire disparaître ce temps redouté. Or l’agonie n’est pas réductible à la douleur. Celle-ci peut souvent être calmée, et les soins palliatifs le font chaque jour. Mais l’agonie relève d’un autre registre : celui du passage, du dessaisissement progressif, de ce qui se défait — les certitudes, les rôles, les défenses — et échappe à toute maîtrise.

Calmer la douleur, habiter l’agonie

Ce temps fait peur parce qu’il oblige à affronter ce que nous passons notre vie à éviter : la dépendance, la vulnérabilité, la lenteur, l’impuissance. Alors on se persuade qu’en supprimant la douleur, on supprimera aussi ce moment insupportable. C’est faux. Les soins palliatifs ne cherchent pas à abolir l’agonie, mais à la rendre habitable. Ils rappellent une vérité simple et dérangeante : ce qui est le plus souvent insupportable, ce n’est pas la douleur, mais l’abandon. On ne protège pas les mourants en les faisant disparaître plus vite, mais en restant avec eux plus longtemps, pour que la fin ne soit pas une expulsion précipitée hors du monde, mais un dernier temps humain, imparfait — et accompagné. On ne fait que laisser la scène vide, propre, parfaitement inutile. Les soins palliatifs ne sont pas un progrès. Ils sont une résistance. La dernière révolte possible contre une société qui voudrait transformer la mort en formalité administrative, en acte technique, en service parmi d’autres. Une révolte sans slogans, sans hashtags, sans morale triomphante. Une révolte faite de murmures, de gestes tremblés, de nuits sans solution. Là où se tient encore, debout — fragile mais obstinée — l’idée archaïque, scandaleuse, que soigner vaut mieux que supprimer.

Vous avez aimé cet article et souhaitez en savoir plus ?

Recevez Aleteia chaque jour dans votre boite e−mail, c’est gratuit !

Vous aimez le contenu de Aleteia ?

Aidez-nous à couvrir les frais de production des articles que vous lisez, et soutenez la mission d’Aleteia !

Grâce à la déduction fiscale, vous pouvez soutenir le premier site internet catholique au monde tout en réduisant vos impôts. Profitez-en !

(avec déduction fiscale)