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Mort provoquée : troubles majeurs dans le dogme du “ma vie m’appartient”

8 min de lecture
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Crédit : AFP

Absolu ou pas absolu ? De tous les arguments en faveur de la mort provoquée, le plus dogmatique est celui du droit absolu de disposer de sa vie. Pour autant, note le dominicain Damien Duprat, ce droit n’est jamais présenté sans contraintes ou sans limite. Un droit absolu sous condition finit toujours par devenir un droit soumis à l’arbitraire.

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"À qui appartient ma vie ?" lançait ce 29 janvier le journaliste Thomas Misrachi sur France Culture. Venant en fin d’émission, cette question resta en suspens, mais celui qui la posait s’était auparavant montré favorable à la légalisation de la mort médicalement administrée. On pouvait aisément deviner que la réponse attendue était peu ou prou : "à moi, à moi seul" ; ce qui est censé justifier sa position.

Un droit absolu… mais restreint

La proposition de loi du député Olivier Falorni procède du même parti-pris, érigé en dogme : la société devrait se plier devant la souveraineté de chacun sur sa propre vie. Cela, "bien sûr", dans certaines situations délimitées : maladies incurables, souffrances réfractaires. Bien sûr ? Réfléchissons. Quand on estime que le respect de la volonté individuelle justifie d’induire la mort d’une personne à sa demande, quelles raisons valables peut-on trouver pour restreindre ces dispositions à quelques cas de figure ? Serait-on moins libre de ses choix quand on n’est pas malade ou que l’on ne souffre pas ? De plus, en formulant ces limitations, la loi confie à des équipes médicales la mission d’évaluer la recevabilité des requêtes, lesquelles peuvent donc être refusées. Voilà brisé le piédestal sur lequel on venait de hisser l’autonomie du sujet.

On le voit : il est trompeur de brandir le principe de la libre disposition de soi afin de légitimer un droit à la mort provoquée, si c’est pour contredire immédiatement le même principe quand il s’agit d’en circonscrire l’application. Que les partisans d’une fin de vie "libre et choisie" aient le courage de se montrer cohérents, en réclamant cette possibilité pour tout citoyen responsable ! C’est d’ailleurs précisément ce qu’ont fait 22 % des participants à la Convention citoyenne sur la fin de vie (voir le rapport de cette Convention, p. 75 et suivantes). Mais perçoit-on la monstruosité d’une telle perspective ?

Une imposture de grande ampleur

De telles législations, aussi bancales dans leurs fondements que sordides dans leurs effets, se répandent actuellement comme une épidémie planétaire. Les consciences sont troublées par les discours mettant en avant la liberté individuelle et la compassion, comme l’a remarqué le philosophe suisse François-Xavier Putallaz, dans un ouvrage au titre éloquent : La Déroute de la raison. Les enjeux du suicide assisté (Cerf, 2024 , postface de Jacques Ricot). "C’est vrai. Mais il faut vivre avec ses contradictions !", affirma un jour un spécialiste en droit de la santé, rapporte F.-X. Putallaz (p. 80). Quand il s’agit d’appliquer une telle maxime à une société entière dans le but de valider des pratiques létales, n’est-on pas devant une imposture de grande ampleur, aux conséquences criminelles ?

Il s’agit bel et bien de répondre aux situations tourmentées qu’entraîne parfois la maladie. On ne pourra nier que la mort constitue le moyen le plus radical de mettre un terme aux douleurs affectant nos corps. Soulignons toutefois que cette "solution" passe sous silence la question de notre devenir post-mortem. On tient pour acquis que ce grand passage garantit un soulagement, serait-ce par l’anéantissement de notre être. Voilà donc un État farouchement laïque qui légifère sur la base d’une croyance déterminée concernant l’au-delà ! N’est-il pas urgent de mettre en lumière cet impensé majeur, alors même que les responsables des cultes prennent bien soin, au contraire, de ne pas s’appuyer sur de telles considérations quand ils interviennent publiquement dans ce débat (cf. également la tribune des évêques de France du 15/01/26) ? Ce n’est pas le moindre des renversements des choses en cette affaire.

Incitation au désespoir

"Nul n’a le droit d’imposer sa vérité aux autres en les empêchant d’être libres", déclarait quant à lui le député René Pilato (LFI-NFP), en mai 2025, pour soutenir le même texte de loi. On gagnerait à interroger l’expression "sa vérité", tant il est vrai qu’une vérité n’appartient à personne. D’autre part, en parlant de liberté, voit-on assez qu’une légalisation de la mort provoquée oblige toutes les personnes "éligibles" à envisager d’y recourir ? Nul n’est censé ignorer la loi ; qui plus est, celle-ci est porteuse d’une "fonction expressive", laquelle "doit traduire les valeurs d’une société", comme le disait Robert Badinter (cf. aussi sur Aleteia : "R. Badinter et l’euthanasie : sera-t-il entendu ?"). Quelles valeurs, ici ? Par exemple la suivante : le collectif désigne ceux de ses membres dont il est prêt à se débarrasser.

Aux Pays-Bas, Theo Boer, professeur d’éthique médicale, était d’abord favorable à la légalisation de l’euthanasie. Après plusieurs années au sein de la commission contrôlant l’application de la loi, il pose ce douloureux bilan : "Ce qui est perçu comme une opportunité par certains devient une incitation au désespoir pour les autres" (Le Monde, 1/12/22). En France, on veut instituer un délit d’entrave et refuser la clause de conscience aux établissements de santé, ainsi qu’aux pharmaciens. Qui veut imposer quoi à qui, M. Pilato ?

Deux pièges sémantiques

Je voudrais encore mettre en garde contre deux pièges sémantiques. On rencontre fréquemment les expressions "choisir sa mort", ou "disposer de sa mort", comme par exemple dans l’exposé des motifs de la proposition de loi Falorni. Pourtant, quand l’on veut choisir la date de sa mort, que peut-on faire d’autre que précipiter ce moment en le faisant advenir plus tôt ? Notre liberté s’inscrit toujours dans certaines contraintes, dont nous ne pouvons pas toujours nous affranchir. Imaginer le contraire, c’est se faire illusion.

Que dire enfin de cet autre mantra : "c’est un sujet compliqué" ? Oui, les situations concrètes sont souvent délicates à appréhender, et les équipes soignantes ont bien besoin d’exercer leur expertise, en concertation avec les patients et leurs proches, pour prendre de justes décisions. En revanche, comment ne pas voir que la question posée ici se tient au niveau des principes qui, quant à eux, sont simples ? Il s’agit, soit d’exalter une liberté considérée comme souveraine, conception d’ailleurs trompeuse, comme nous l’avons vu ; soit, au contraire, de maintenir l’interdit salutaire d’un acte que notre Code pénal actuel appelle par son vrai nom : un homicide (ce qui, remarquons-le, est plus qu’un abandon). Tel est le fond du débat, sur lequel nos législateurs ont la mission de se prononcer, par oui ou par non. Il n’est pas rare que soit invoquée la complexité du sujet pour conclure, comme par un tour de passe-passe, à la nécessité de modifier la loi ; ne nous laissons pas abuser par ce procédé.

La civilisation de la vie

Sera-t-on bientôt obligé de fuir la France pour trouver des services de soins palliatifs où l’on ne propose pas la piqûre fatale ? La menace est toute proche. Divers moyens de mobilisation nous sont proposés, en particulier par des organisations dont l’expertise est reconnue des pouvoirs publics, comme l’association Alliance Vita et la Fondation Jérôme-Lejeune. À nous d’en faire usage, et vite. Certains réclament un référendum ; or, on ne statue pas sur un tel sujet comme sur une question d’opinion. Affirmons au contraire que nous sommes capables, par notre intelligence, d’identifier le vrai bien commun. Pour cela, nous avons tous grand besoin d’entendre et de relayer des paroles de sagesse, honorant la réalité, et de nous engager avec sollicitude au service les uns des autres. Au-delà du grave enjeu actuel, il revient à chacun de tenir sa place dans un combat de longue haleine : celui de la civilisation de la vie face aux forces de mort.