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De quoi l’auteur de tribune est-il le nom ?

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Henri Quantin - publié le 11/02/26
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Notre chroniqueur Henri Quantin, qui vient de publier "Exercices d’impertinence chrétienne" (Cerf), où l’on retrouve nombre de ses tribunes, fait une pause pour s’interroger sur son engagement dans l’écriture hebdomadaire : de quoi l’auteur de tribune est-il le nom ? S’il n’est pas un tribun — ni juge, critique ou supporter — il s’engage néanmoins.

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Qui écrit des romans est romancier, qui écrit des poèmes est poète, qui écrit des essais est essayiste, qui écrit des lapalissades est La Palisse, mais qui écrit des tribunes est… quelqu’un qui écrit des tribunes. Ni tribunier, ni tribuniste. Malgré plus de cinq ans de tribunes hebdomadaires sur Aleteia, impossible de trouver un nom satisfaisant.

Faux tribun

"Et tribun, espèce d’analphabète, tu connais ?" s’indigne une voix instruite. Eh bien non ! l’auteur de tribunes n’est pas tribun, qu’il rêve de l’être ou qu’il se l’interdise. "Orateur qui remue les foules", dit le Robert du tribun. Celui qui écrit derrière son écran peut-il sans ridicule se croire tel, lui qui évite en outre le risque des réactions immédiates ? N’est guère tribun celui qui ne peut craindre ni le cri de protestation, ni le raclement de gorge, ni la grimace hostile ou le sourire en coin, ni même le silence indifférent. Faux tribun, l’homme qui ignore le couperet du face-à-face.

L’avantage, néanmoins, est d’éviter l’agressivité possible d’une apostrophe spontanée. Le tribun moderne, qu’il s’appelle Le Pen ou Mélenchon, vous harangue directement ; il peut même vous traiter d’analphabète, justement. Verlaine se plaignait ainsi de Léon Bloy : "Il m’apostrophe, m’engueule et m’enjoint de me taire." Voilà ce que l’auteur de tribunes essaie de s’interdire, même quand il s’agace qu’on l’accuse de défendre une idée qu’il est persuadé d’avoir, au contraire, clairement condamnée. Se garder de l’injure justifie au moins un peu le refus de courir le risque d’une parole en direct.

Depuis quelle tribune ?

L’auteur de tribunes doit en tout cas l’admettre : malgré le regain de cette immédiateté que la presse écrite avait fait reculer et que l’Internet a ranimée, il ne peut être tribun que par analogie. Les coups qu’il prend ne sont, du moins dans un premier temps, jamais que figurés. Aussi ne prétend-il descendre dans "l’arène" médiatique que par pose romantique. Le tribun, lui, peut encore se peindre en gladiateur affrontant en direct des réactions hostiles, qui lui font perdre soit ses mots, comme un belluaire perdrait son javelot face à un tigre affamé, soit son sang-froid, devant la violence d’une attaque qu’il juge injuste. L’auteur de tribunes, en revanche, a toujours le temps de se relire et de se corriger, voire de s’autocensurer. Il n’est donc pas tribun, c’est certain, quels que soient les effets secondaires des mots qu’il a écrits.

Celui qui écrit pourrait se reconnaître, toujours par analogie, dans la salle d’audience du tribunal : tantôt procureur, tantôt défenseur, sa tentation est alors de se prendre pour le juge.

Est-il pour autant entièrement protégé ? La recherche lexicale, condamnée à l’échec pour nommer l’auteur de tribunes, peut en revanche aider à répondre, en fonction du lieu où se tient celui qui écrit. Car la bonne question est peut-être : quelle est au juste la tribune depuis laquelle il entend parler ? Chacune implique un engagement différent et chacune porte avec elle sa tentation, tout autant que la tribune aux harangues du tribun.

À la barre, sur scène ou dans les gradins ?

Celui qui écrit pourrait se reconnaître, toujours par analogie, dans la salle d’audience du tribunal : tantôt procureur, tantôt défenseur, sa tentation est alors de se prendre pour le juge. Est-il sûr d’avoir en mains toutes les pièces du dossier ? Peut-être préfère-t-il la tribune du théâtre, d’où l’on observe dissimulé dans l’ombre, avant de donner son avis sur la pièce ? Pratiqué avec honnêteté intellectuelle et rigueur esthétique, l’exercice n’est pas sans mérite, mais peut toujours se voir objecter que "la critique est facile, tandis que l’art est difficile".

Reste, moins flatteuse, la tribune du stade, d’où l’on insulte l’arbitre ou les joueurs en restant anonyme. Patrice Jean compare certains journalistes littéraires à ces supporters bedonnants et avinés qui, quand ils pointent du doigt — le majeur, en général — la nullité des joueurs, seraient légèrement plus crédibles, s’ils donnaient l’impression d’être aptes à courir derrière un ballon. Qui peut être certain que ce qu’il écrit est toujours exempt de ce travers paresseux ? Car le pire pour l’auteur de tribunes — il faudrait décidément lui trouver un nom — est sans doute de donner l’impression de hurler jalousement contre tout ce qui le dépasse. L’hypothèse la plus favorable est alors qu’il pousse ses cris, comme Bloy, "sur son idéal saccagé".

S’engager un peu plus

Surplombante ou en retrait, éclairée ou dans la pénombre, la tribune d’où l’on parle contient donc tacitement une bonne part de ce que l’on dit. À défaut d’être sur le terrain, sur scène ou dans l’arène, l’auteur de tribunes qui signe de son nom espère pouvoir se targuer de s’engager un peu plus que le supporter rageur. Ni tout-à-fait tribun, ni tout-à-fait spectateur, il est hors de portée des coups directs, mais, espère-t-il, pas entièrement hors-jeu.

Pratique

Exercices d’impertinence chrétienne, Cerf, janvier 2026, pages, 19,90€
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