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Retrouver sa place au travail après une maladie grave

Après la maladie grave, retrouver sa place au travail

Reprendre le travail après une maladie lourde, ce n’est pas “faire comme si rien ne s’était passé”. C’est reconstruire une identité professionnelle et personnelle, trouver un équilibre qui permette de contribuer, d’exister dans le collectif, tout en respectant ses nouvelles limites.

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Anna Ashkova - publié le 10/02/26
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Le retour au travail après une maladie grave est souvent semé d’incertitudes, de peurs, de fatigues persistantes et d’adaptations nécessaires. Entre désir de normalité, contraintes médicales et regard des autres, il signe l’entrée dans une nouvelle façon de travailler. Un enjeu que la Journée mondiale des malades, le 11 février, invite à mettre en lumière.

Après une maladie grave, arrive le jour du retour au travail. Pour certains, il est salvateur, synonyme de renouveau et de retour à la vie sociale. Pour d’autres, il est source d’angoisse et de fatigue. Il y a ceux qui sont en rémission, le plus gros des traitements derrière eux, et d’autres qui suivent toujours des traitements à long terme (chimiothérapie orale, immunothérapie, thérapies ciblées, etc.). Tous ont néanmoins un point commun : leur esprit est marqué par ce qu’ils ont vécu et leur corps est empreint de douleurs diffuses ou atteint par l’"oncobrain", ce brouillard cognitif qui ralentit la mémoire et la concentration. Autant de cicatrices invisibles qui compliquent le quotidien professionnel, obligent à trouver un nouveau rythme, à faire des choix, voire à renoncer à certaines tâches et responsabilités.

Delphine Remy a été diagnostiquée d’un cancer du sein hormonodépendant très agressif en 2019. Double mastectomie, chimiothérapie, radiothérapie, hormonothérapie, reconstruction mammaire… Elle a traversé un véritable parcours du combattant. Dans son livre Être là – Consoler et soutenir une personne malade (DR Square B.V.), elle prévient : "Reprendre le travail après une maladie lourde, ce n’est pas “faire comme si rien ne s’était passé”. C’est reconstruire une identité professionnelle et personnelle, trouver un équilibre qui permette de contribuer, d’exister dans le collectif, tout en respectant ses nouvelles limites. Cela demande du temps, de la souplesse et surtout la certitude, pour la personne malade comme pour l’entreprise, que sa valeur ne se mesure pas uniquement à sa productivité immédiate." Et avant tout, cela demande de s’organiser en amont.

Savoir si on est prêt à reprendre le travail 

Pour Delphine Remy, le premier point est de s’assurer que l’on se sente suffisamment stable, émotionnellement et physiquement. "Un retour au travail est possible quand la qualité de vie le permet. Il est difficile de reprendre en pleine chimiothérapie, même si certains le font. Et bien sûr, il faut que l’envie de retourner au travail soit là", détaille-t-elle à Aleteia. 

Cette envie, Hermine l’a ressentie très rapidement. Mère de cinq enfants, elle a découvert son cancer du sein à 46 ans, pendant le premier confinement, en 2020. "L’annonce a été faite en visio. C’était assez abrupt, très difficile à encaisser. Ma manager était au courant que je faisais des analyses, mais mes deux autres supérieurs non. Je les ai informés par mail. Si le premier a eu une réaction très chaleureuse, l’autre m’a surprise par son côté très froid. Il m’a juste dit “Je prends note”, comme si je lui annonçais que ma voiture était tombée en panne et que je ne pouvais pas venir travailler aujourd’hui", se souvient-elle.

Reprendre le travail signifiait avoir un pied dans la guérison, même si j’étais très fatiguée.

Après son opération, lorsque le médecin lui annonce que son arrêt maladie durera au minimum trois semaines, elle choisit de s’en tenir à ce délai. "Nous venions déjà de vivre le confinement, je voulais retourner au travail, revoir mes collègues. J’ai demandé que mon arrêt soit court. C’était l’été et je savais que je prendrais ensuite des congés", explique-t-elle. Pour elle, reprendre une vie “normale” était une étape nécessaire. "Reprendre le travail signifiait avoir un pied dans la guérison, même si j’étais très fatiguée. J’avais besoin, psychologiquement, de me dire qu’une page se tournait."

Un sentiment partagé par Delphine Remy : "Je n’ai jamais arrêté de travailler, car c’était essentiel pour moi. L’engagement pour la cause a été mon moteur. Aider les autres, à travers un livre et un podcast, raconter mon histoire… Mon travail est devenu ma thérapie."

Organiser son retour 

Pour préparer son retour, une prise de contact avec le médecin du travail et son manager est essentielle afin d’organiser des rendez-vous de pré-reprise et d’évaluer les aménagements possibles. "Analyser concrètement son travail permet de comprendre à quoi ressemble une journée type, d’identifier les moments de fatigue et d’anticiper les contraintes liées à la maladie", note Delphine Remy, qui insiste sur l’importance de réfléchir, avec son employeur, aux adaptations possibles en fonction du poste et de l’état de santé. Cette collaboration permet d’ajuster le poste de manière réaliste et personnalisée.

La reprise progressive, via un mi-temps thérapeutique ou le télétravail, contribue à limiter la fatigue et les troubles cognitifs. Mais l’essentiel reste l’écoute de soi : seul le salarié connaît ses limites et peut les exprimer. François, 37 ans, greffé de la moelle osseuse en raison d’un déficit immunitaire, en témoigne : "J’ai eu un mi-temps thérapeutique qui augmentait progressivement. Au début, j’étais à 60%, puis à 80% et enfin à 100%. Ce qui a été le plus difficile, c’est que même à 80%, tu travailles en réalité à 100%. Certains arrivent à se ménager, moi ce n’était pas mon cas. J’étais content de reprendre et de soulager mes collègues. C’est aussi une question de caractère."

Faire face aux autres

Revenir au travail, c’est aussi affronter le regard des autres. Il y a les regards bienveillants, les mots doux, les blagues légères, les cafés ou les déjeuners partagés. Et puis il y a les regards fuyants, les silences pesants et les phrases maladroites, parfois blessantes. C’est pourquoi Delphine Remy conseille de maintenir un lien avec les collègues pendant l’absence : cela limite le sentiment d’isolement et facilite la reprise. "Après plusieurs mois sans contact, on risque un “fade out”, une forme d’oubli. Or la maladie isole déjà beaucoup."

Pour François, garder ce lien a été plus compliqué. Absent de son entreprise pendant quinze mois, il rappelle que "la loi n’oblige pas à s’exprimer sur les raisons de ses arrêts de travail". S’il répondait aux messages de ses collègues en les rassurant sur son état, il n’a raconté ce qu’il avait traversé qu’à son retour. "Quand tu es dans la maladie, tu es dans un brouillard d’incertitudes. Un jour tout va bien, le lendemain les résultats sont mauvais. Quand on te demande comment ça va, il est parfois impossible de répondre. Et puis, il y a des moments où tu es tout simplement trop fatigué pour parler ou écrire."

Son manager, en revanche, a été mis dans la confidence après le renouvellement de son arrêt. "Je venais de sortir d’un arrêt de trois mois et j’avais compris que je ne reviendrais pas tout de suite. J’avais une bonne relation avec mon supérieur, il était reconnaissant que je me confie à lui. Cela lui permettait aussi de s’organiser. Par la suite, nous avions des accords tacites pour que je puisse arriver plus tard ou partir plus tôt afin d’aller à mes rendez-vous médicaux. Il était très à l’écoute, et c’était précieux."

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De son côté, Hermine a choisi la transparence. "Je n’ai pas voulu le cacher au travail. Ce n’était pas un sujet tabou pour moi." Elle raconte avoir été surprise par la réaction de certains collègues, y compris les plus discrets. "Le jour de mon opération, j’ai reçu beaucoup de messages réconfortants. Certains me disaient qu’ils priaient pour moi, même des collègues dont je n’étais pas particulièrement proche."

Au-delà des rendez-vous médicaux qui s’ajoutent à l’agenda, la productivité est souvent impactée par la fatigue et les troubles cognitifs. Beaucoup décrivent la sensation d’être moins performant, de chercher leurs mots ou de ne plus se sentir aussi “vifs” intellectuellement. "À la sortie des chimiothérapies, retenir des chiffres ou écrire mes billets de blog était devenu très difficile. Cette baisse des capacités peut entraîner un sentiment de ne plus être à la hauteur, voire de perdre sa légitimité professionnelle", confie Delphine Remy. À cela s’ajoutent parfois des douleurs persistantes ou des traitements encore en cours, nécessitant des absences pour des perfusions ou des examens, ce qui complique l’organisation et accentue le sentiment de décalage. Un point qu’Hermine a particulièrement ressenti : "Au travail, j’ai apprécié que l’environnement reste normal. En revanche, j’ai manqué d’accompagnement de la part des ressources humaines. Je n’ai reçu aucune information utile. Par exemple, je ne savais pas que je pouvais prendre mes rendez-vous médicaux sur mon temps de travail. Personne ne me l’avait dit, et le médecin du travail ne s’était pas manifesté non plus."

Une affaire de l’entreprise aussi

Le retour au travail n’est donc pas une responsabilité individuelle. Les managers et les collègues ont un rôle essentiel à jouer pour écouter, comprendre et respecter les limites et les besoins du salarié. Exiger un retour "à 100%", licencier pour inaptitude sans discussion préalable, isoler la personne malade ou refuser toute solution alternative fragilisent davantage des salariés déjà éprouvés est contre productif. Dans ces situations, la personne se sent marginalisée, mise à l’écart, et l’entreprise perd un savoir-faire précieux.

Se précipiter pour tout reprendre comme avant peut mener au burn-out. Un accompagnement adapté, un dialogue ouvert avec son manager et la prise en compte des limites physiques et cognitives sont essentiels.

Sans être toujours mal intentionnés, ces comportements conduisent souvent à des ruptures professionnelles, voire à des reconversions subies. Car le retour au travail s’accompagne fréquemment d’un changement profond de priorités. Le travail exercé avant la maladie peut soudain sembler avoir perdu son sens. Beaucoup ressentent alors le besoin de se tourner vers des activités plus utiles socialement, d’aider les autres, de s’engager dans une association, un hôpital ou un métier davantage tourné vers l’humain. "Après la maladie, tout ce que je faisais prenait enfin sens : une véritable reconversion professionnelle", témoigne Delphine Remy, aujourd'hui fondatrice du site Cancer, je gère ! et animatrice du podcast Naître princesse, devenir guerrière. "Les entreprises gagneraient à sensibiliser davantage leurs équipes, à organiser des ateliers ou des conférences sur les maladies graves ou chroniques, et à développer une véritable culture inclusive", estime-t-elle, jugeant que les entreprises ont beaucoup à apprendre des personnes malades. "Pendant la maladie, on développe souvent des compétences précieuses : résilience, gestion du temps, capacité à prioriser, organisation. Ces softs skills peuvent enrichir l’entreprise et contribuer à créer des environnements de travail plus humains."

Changer sa façon de travailler ou sa trajectoire professionnelle n’est pas un échec, mais une adaptation aux nouvelles réalités de santé. "Se précipiter pour tout reprendre comme avant peut mener au burn-out. Un accompagnement adapté, un dialogue ouvert avec son manager et la prise en compte des limites physiques et cognitives sont essentiels", rappelle Delphine Remy. Prendre soin de soi, ajuster son emploi du temps, demander des pauses ou du télétravail, et planifier progressivement la charge de travail permettent un retour plus durable et plus serein. Comme le montrent les expériences de Delphine Remy, d’Hermine et de François, chaque parcours est unique, mais patience, écoute et accompagnement restent les clés pour transformer cette étape délicate en réussite.

Pratique

Être là, Consoler et soutenir une personne malade, Delphine Remy, DR Square B.V., janvier 2026, 19,90 euros.
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