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The Good Doctor, Mad Men… Les séries, nouveaux miroirs du pouvoir et de la société ?

9 min de lecture
Virginie Martin : “Sous couvert de divertissement, les séries sont rarement neutres”

Crédit : Shutterstock

Years and Years, It’s a Sin, Mad Men… Derrière le plaisir du binge-watching, les séries dessinent de véritables cartographies du pouvoir et de la société. Docteure en sciences politiques et auteur de "Jeux de pouvoir : quand les politologues regardent des séries" (Cerf), Virginie Martin explique comment la fiction ouvre notre regard sur ce qui est possible… et (surtout) ce qui pourrait le devenir. Entretien.

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Elles alimentent toutes nos conversations et monopolisent nos soirées. Les séries sont partout, et leur consommation répond autant à un besoin qu’à un plaisir : changer de rythme, s’évader, rendre nos heures plus douces, amusantes ou captivantes. Un passe-temps facilité par de nombreuses plateformes — Netflix, Prime Video, Disney+ ou Apple TV — qui permettent de passer facilement d’un univers à l’autre, selon ses envies. Pourtant, les séries sont tout sauf anodines. Elles sont les nouveaux miroirs du pouvoir, assurent Bruno Cautrès et Virginie Martin qui ont rassemblé douze politologues de premier plan pour décrypter dans Jeux de pouvoir quand les politologues regardent des séries (Cerf) comment, de Borgen à Scandai, de La Fièvre à Dans l'Ombre et de The Good Fight à Fauda, entre histoire et anticipation, la fiction se nourrit de la politique et comment la politique se nourrit de la fiction. À la croisée du plaisir de spectateur et de l’exigence d’analyse, Virginie Martin, docteure en sciences politiques, professeure à Kedge Business School et co-fondatrice de Spirales Institut revient pour Aleteia sur les liens qui unissent la pop culture et le théâtre du pouvoir.

Aleteia : En quoi les séries influencent-elles notre manière de percevoir le monde politique et social ?
Virginie Martin : Les séries ont un fort pouvoir de persuasion, car sous couvert de divertissement, elles sont rarement neutres. Leur mode de consommation joue aussi un rôle important : on les regarde souvent seul, dans l’intimité, sur un écran personnel, parfois dans une chambre. Ce cadre intime instaure une relation presque directe, sans filtre, entre la série et le spectateur. Cela les distingue du cinéma, où les spectateurs se retrouvent dans une salle collective et peuvent échanger leurs points de vue après la projection. L’influence des séries peut donc se révéler plus forte, car elles s’inscrivent dans un univers technologique et intime, sans médiation immédiate. Cet aspect renforce leur impact sur la perception du monde social et politique.

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Si la fiction ne se confond pas avec le réel, elle rend néanmoins certaines possibilités pensables. En montrant que "c’est possible", elle influence les représentations sociales dominantes.

Par ailleurs, les séries ne sont pas tout à fait neutres. Derrière elles se trouvent des auteurs, des créateurs et des producteurs qui portent des visions et des messages. Par exemple, It’s a Sin ou Years and Years, écrites par Russell T Davies, sont profondément politiques. La première traite de la stigmatisation des personnes atteintes du sida dans l’Angleterre des années 1980 ; la seconde montre une Europe fragilisée par le nationalisme, incarné par un leader inspiré de figures comme Boris Johnson, Donald Trump ou Marine Le Pen.

Sont-elles l’opium du peuple qu’elles maintiennent anesthésié ou de puissants outils de réflexion capables de faire évoluer les représentations et les débats publics, voire d'influencer la perception que les citoyens ont de la démocratie, des institutions ou des responsables politiques ? 
Les deux à la fois. D’un côté, les séries participent pleinement à l’économie de l’attention. Le binge-watching, la succession d’épisodes courts, les cliffhangers et la construction sérielle très maîtrisée visent à capter le spectateur et à provoquer une forme de dépendance, souvent liée à la recherche de dopamine. Elles peuvent ainsi produire un effet anesthésiant, en favorisant la consommation passive. Mais, d’un autre côté, les séries offrent aussi de réelles possibilités de renouveler les représentations dominantes. Elles permettent de montrer des figures et des situations longtemps invisibilisées, notamment sur les questions de diversité, d’identité, de genre, de handicap ou d’orientation sexuelle. Par exemple, Dans l’ombre met en scène un candidat à l’élection présidentielle en fauteuil roulant, dans The Good Doctor, le héros principal est un médecin atteint de troubles de la sphère autistique. On observe également l’émergence de figures féminines fortes occupant des positions de pouvoir, comme dans The Good Wife, Scandal avec Olivia Pope, ou encore Years and Years. Les personnes racisées et celles appartenant aux minorités LGBT+ sont aussi davantage représentées, ce qui contribue à banaliser ces identités et à les intégrer dans des récits ordinaires. Ces représentations jouent un rôle déterminant : il est difficile d’imaginer une femme présidente de la République, ou une personne en situation de handicap à l’Élysée, si ces figures n’existent jamais dans la fiction. Même si la fiction ne se confond pas avec le réel, elle rend néanmoins certaines possibilités pensables. En montrant que "c’est possible", elle influence les représentations sociales dominantes.

Proposent-elles vraiment une analyse crédible des rapports de pouvoir et des enjeux géopolitiques ?
Sur les enjeux politiques, si elles dramatisent et créent du conflit pour servir l’intrigue, elles exagèrent par définition. Néanmoins, ce sont des séries qui nous font voir le métier des conseillers de communication, des responsables des relations publiques et presse, ce qu’est un secrétaire d’État, comment on fait une campagne électorale, comment on prend le pouls de l’opinion avec des sondages, comment on gère les crises, prépare des meetings etc. Sur la mécanique de la conquête du pouvoir, tout est très bien fait. 

Aujourd’hui, ce qui a réellement changé dans des séries, c’est la prise de conscience accrue de certaines questions, notamment celles du viol, des violences sexuelles et de la diversité de genre et d’orientation sexuelle.

Concernant les enjeux politiques, les séries ont tendance à dramatiser et à accentuer les conflits pour servir l’intrigue, ce qui implique forcément une part d’exagération. Néanmoins, elles offrent souvent une représentation assez crédible des mécanismes du pouvoir. Elles permettent de comprendre le rôle des conseillers en communication, des responsables des relations publiques et presse, ou encore celui des secrétaires d’État. Elles montrent aussi comment se construit une campagne électorale : la prise en compte de l’opinion publique à travers les sondages, la gestion des crises, la préparation des meetings ou la fabrication des discours. Même si tout est simplifié ou intensifié pour les besoins de la fiction, la mécanique de la conquête du pouvoir est généralement bien restituée.

Aujourd’hui, le politique semble s’inviter dans des séries qui ne sont pas à proprement parler des séries politiques. Que nous dit cette évolution de notre rapport contemporain au pouvoir et aux enjeux sociaux ?
L’inclusion du politique dans les séries n’est pas un phénomène nouveau. La politique était déjà présente dans les séries des années 1970, 1980 ou 1990, qui sont moins anodines qu’elles n’y paraissent. C’est simplement qu’à l’époque, on ne les lisait pas ainsi. Par exemple, The West Wing parle explicitement du pouvoir politique, Dallas aborde l’économie du pétrole et les logiques capitalistes, Columbo met en scène une bourgeoisie fortunée dont les apparences respectables masquent souvent des crimes, et Maigret interroge les institutions républicaines et le rôle de la police. La Brigade du Tigre s’inscrit, elle, dans un contexte politique précis, celui du régime de Clemenceau. Aujourd’hui, ce qui a réellement changé dans des séries, c’est la prise de conscience accrue de certaines questions, notamment celles du viol, des violences sexuelles et de la diversité de genre et d’orientation sexuelle. Ces thématiques sont désormais plus visibles et plus assumées, ce qui donne l’impression d’une politisation nouvelle des séries. Pourtant, la politique a toujours été présente dans la fiction : elle était simplement moins perçue ou analysée comme telle.

Quelles séries actuelles ou récentes vous semblent particulièrement pertinentes pour comprendre les mutations contemporaines du pouvoir (populisme, communication politique, crise de la démocratie) ?
La série la plus emblématique pour penser les dérives et les crises contemporaines du pouvoir est sans doute Years and Years. Elle déploie une dystopie contemporaine dans la lignée de George Orwell, en intégrant les nouvelles technologies et leurs effets politiques. La série décrit l’ascension d’une femme politique, Vivienne Rook, qui incarne un mélange de figures populistes comme Donald Trump ou Marine Le Pen, y compris sur le plan physique. Elle s’appuie sur les peurs liées à la mondialisation, à l’insécurité et aux bouleversements technologiques pour montrer comment une démocratie peut progressivement basculer. Et pour comprendre plus concrètement la gestion du pouvoir et des crises, des séries plus "classiques" comme Scandal, La Fièvre ou The Good Wife sont très efficaces car elles donnent à voir les rouages de la communication politique, la gestion de l’opinion publique, les stratégies médiatiques et les compromis nécessaires à l’exercice du pouvoir. Ces séries permettent ainsi de mieux saisir comment le pouvoir se construit, se maintient et se défend au quotidien.

Y a-t-il des séries qui vous inspirent particulièrement ?
Mad Men est une série inspirante à de nombreux niveaux : marketing politique, publicité, santé publique, rapports à l’alcool. Elle fonctionne comme une véritable encyclopédie de l’Amérique de l’époque, offrant un morceau d’histoire sociale et culturelle des États-Unis. C’est une série presque ontologique, qui interroge en profondeur les valeurs, les normes et les mutations de la société américaine. Mais ma série fétiche reste Young Sheldon. Son univers est doux, banal en apparence, centré sur le quotidien d’une famille américaine au Texas. Pourtant, elle cache une véritable richesse d’analyse : celle de la famille, de la foi, elle aborde aussi la question de l’argent et de la précarité, mais aussi l’émergence de la pop culture, de la technologie, des bandes dessinées et de la culture geek avant l’explosion du manga. On est dans une série qui "sent le cookie et le brownie", chaleureuse et réconfortante, mais qui constitue en réalité une bombe de décryptage social. Elle montre l’Amérique profonde des années 1980-1990 avec ses valeurs traditionnelles. 

Pratique

Jeux de pouvoir quand les politologues regardent des séries (Cerf) de Virginie Martin et Bruno Cautrès, janvier 2026.