Baskets hors de prix, sacs de luxe, consoles de jeux, vacances au ski ou à l’autre bout du monde… Dès le plus jeune âge, les enfants sont confrontés à des différences sociales parfois difficiles à vivre. À l’école, dans la cour de récréation ou sur les réseaux, elles peuvent peser lourd dans les relations des enfants. Comparaisons, petites remarques, sentiment d’être "à part"… Pour de nombreux parents, une question revient sans cesse : comment donner à son enfant les ressources nécessaires pour faire face au regard des autres et expliquer que tout ne se joue pas dans ce que l’on possède ?
Transmettre des valeurs, sans nier les envies
"Ce sont des situations très fréquentes", confirme à Aleteia Anne-Claire de Pracomtal, thérapeute familiale, coach et co-fondatrice de la plateforme "IAMSTRONG" pour accompagner les adolescents et les parents en difficulté. Pour elle, il n’existe pas de réponse unique, mais un mot-clé : le dosage. "Certaines choses participent à l’intégration d’un enfant à un groupe et à son bien-être à l’école. Les ignorer totalement peut être contre-productif", note-t-elle. Autrement dit, il ne s’agit ni de céder à toutes les demandes, ni de tout refuser par principe. L’enjeu est de trouver un équilibre, en tenant compte à la fois des besoins émotionnels de l’enfant mais aussi des réalités et des valeurs familiales. En ce sens, la spécialiste insiste sur l’importance du discours parental, notamment autour de l’argent. Les demandes des enfants, parfois insistantes, parfois maladroites, sont souvent de formidables occasions pour les pousser à la réflexion.
Florence, mère de deux filles, témoigne : "Ma fille aînée aime les sacs de luxe, des marques que je ne peux pas me permettre d’acheter. Je me souviens du jour où elle m’a suppliée de lui acheter un sac Lancel. Je lui ai expliqué simplement que je n’en avais pas les moyens et que moi-même je n’avais ni sacs ni vêtements de marque." Plutôt que de fermer la discussion, elle a choisi la transparence, en détaillant les dépenses du foyer et proposant à sa fille adolescente une alternative. "Je lui ai dit que l’on pouvait regarder sur Vinted, pour un sac d’occasion." Un compromis qui a permis à sa fille Aurore de se sentir entendue, tout en ouvrant la porte à d’autres modes de consommation.
Réfléchir à la valeur des choses est essentiel. Les questionnements des enfants sont de bonnes occasions de transmettre ses valeurs, tout en veillant à ce qu’ils ne se sentent pas mis à l’écart.
Dans d’autres cas, parfois, acheter une paire de chaussures chère ou à la mode peut aussi avoir du sens si cela aide l’enfant à se sentir mieux, plus intégré, plus confiant. "Mais cet achat peut être pensé autrement. Cela peut se faire à l’occasion d’un anniversaire, ou pour valoriser des efforts fournis. L’enfant comprend alors que ce n’est pas un dû, mais un choix", note Anne-Claire de Pracomtal. C’est ainsi qu’Alice, mère de deux garçons de 5 et 12 ans, observe cette pression sociale. "Ambroise est entré en sixième cette année, et déjà les jeux vidéo ont une grande place dans les discussions avec ses camarades. Si je milite pour limiter les écrans à la maison, je trouve qu’on ne peut pas le couper de tout." De peur que son enfant soit marginalisé, elle a fini par lui acheter une Nintendo Switch "pour qu’il puisse être comme tout le monde". "Il l’a méritée. Il a été pris dans un collège très réputé, il a de bonnes notes et il m’aide à la maison", justifie la mère, ajoutant que l’adolescent n’abuse pas du temps d’écran. En revanche, elle n’a pas cédé à ses demandes pour avoir un téléphone portable. "Bien sûr, il m’en parle, mais je lui explique simplement qu’il en aura un le jour où il en aura réellement besoin, comme certains copains qui l’utilisent pour prévenir leurs parents lorsqu’ils font seuls le trajet entre l’école et la maison." Des règles claires, expliquées et assumées qui permettent à l’enfant de comprendre que chaque chose vient en son temps.
Pour Anne-Claire de Pracomtal, la même logique vaut pour les vacances. Si tous les camarades partent au ski ou à l’étranger, la frustration est compréhensible. Mais elle peut être accompagnée par des mots : expliquer que ce sera peut-être une autre fois, ou dans un autre lieu, permet de poser un cadre sans nier le ressenti. "Réfléchir à la valeur des choses est essentiel, souligne la psychologue. Les questionnements des enfants sont de bonnes occasions de transmettre des valeurs, tout en veillant à ce qu’ils ne se sentent pas mis à l’écart".
Trouver sa place, sans se plier au regard des autres
Mais quid du regard des autres ? Comme l’explique Aurore, il peut être si pesant qu’il influence parfois les choix des enfants. C’est ce qui s’est produit le jour où sa fille de 11 ans a refusé de mettre un manteau qu’elle aimait pourtant au départ. "Clémence m’a expliqué que ses copines n’approuvaient pas ce style. Je ne l’ai pas obligée à porter son manteau, mais je lui ai bien fait comprendre qu’elle n’était pas libre si elle se pliait aux envies et aux désirs de ses amies", explique-t-elle, espérant qu’avec le temps sa fille comprendra que suivre les autres ne doit jamais signifier s’effacer.

Quant à Pauline, mère d’un petit garçon de 7 ans, elle voit son fils rêver à travers les récits de vacances de ses camarades. "Même s’il ne me le demande pas clairement, je sens que cela le travaille : il invente parfois des vacances qu’il n’a pas eues", souffle-t-elle. Plutôt que de tenir un discours trop ferme sur le manque de moyens de la famille, pour éviter que son enfant ne porte pas le poids de l’argent ni ne se sente différent des autres, elle préfère lui proposer des alternatives. "J'essaie toujours de programmer une ou deux belles sorties pour compenser, et lui en mettre plein la vue autrement à travers de belles expositions, un spectacle intéressant ou un petit week-end en famille", détaille Pauline, ajoutant que selon elle, au-delà des destinations ou des objets, ce sont avant tout les souvenirs et les émotions partagées qui comptent.
Aider son enfant à répondre… mais surtout à croire en lui
Face aux comparaisons, tous les enfants ne réagissent pas de la même manière. Si certains parviennent à faire fi de l’avis des autres, d’autres intériorisent leurs émotions en silence. S’il est bon d’armer son enfant verbalement, en lui proposant des réponses possibles à ses camarades, Anne-Claire de Pracomtal précise qu’il est avant tout "essentiel de lui donner confiance en lui". "Lorsqu’un enfant a confiance en lui, les remarques extérieures l’atteignent beaucoup moins. À l’inverse, un enfant plus fragile ou très influençable aura besoin d’un accompagnement renforcé", souligne-t-elle. Cette confiance se construit au quotidien : en le valorisant, en soulignant ce qu’il fait bien, en mettant en avant ses talents, à la maison comme à l’école. Cela passe par des exemples concrets, répétés. "On dit souvent qu’il faut environ cinq compliments pour contrebalancer une critique. Face à tout ce que l’enfant peut vivre à l’école, il est essentiel de rééquilibrer à la maison", insiste Anne-Claire de Pracomtal. Et lorsque, malgré les efforts des parents, leur parole ne suffit plus, un accompagnement extérieur peut être bénéfique.
Ainsi, au-delà des compliments et de l’accompagnement, ce que l’on transmet à l’enfant dépasse largement les biens matériels. Car si l’on ne peut pas toujours lui offrir les mêmes vêtements, les mêmes objets ou les mêmes vacances que les autres, on peut lui transmettre quelque chose de bien plus important : la certitude qu’il vaut infiniment plus que ce qu’il possède.









