L’histoire qui nous est racontée dans ce récit des Pères du désert pourrait inspirer bien des réflexions sur l’obéissance ou sur le détachement vis-à-vis des biens de ce monde. Nous n’en retiendrons qu’une seule leçon : ne profitons pas d’un événement fortuit pour remettre en cause la générosité avec laquelle nous étions prêts à donner une part de nos biens à ceux qui en ont besoin.
Une pénurie de blé
Selon la coutume, nous dirent les Pères, le grand Jeudi saint, les mendiants et les orphelins de la région venaient ici et recevaient une demi-mesure de blé, ou cinq morceaux de pain béni et cinq piécettes, un setier de vin et un demi-setier de miel. Il y a trois ans, il se produisit une pénurie de blé, et le blé se négociait dans ce pays une pièce d’or les deux mesures. Lorsque donc vinrent les jours de jeûne, certains Pères dirent à notre higoumène : “Seigneur abba, s’il te plaît, ne donne pas de blé aux mendiants selon la coutume en ces jours, afin que le monastère ne soit pas dans le manque pour les frères ; car on ne trouve pas de blé.”
L’abba répondit d’abord aux frères : “N’interrompons pas, mes enfants, l’aumône de notre Père. Regardez, c’est un ordre de notre ancien et nous n’avons pas intérêt à le transgresser. En vérité, c’est lui qui veille sur nous.” Les frères persistèrent, essayant de convaincre l’abba : “Nous ne pouvons rien distribuer, et nous ne donnerons rien.” Alors l’higoumène, affligé, répondit : “Allez, et faites ce que vous voulez.”
Tout est perdu
Ainsi ne firent-ils pas l’aumône accoutumée du Jeudi saint ; mais, le Vendredi saint, le responsable des greniers s’en alla les ouvrir et vit que le blé avait germé ; ils furent ensuite contraints de le jeter à la mer.
"L’abba dit alors aux frères : “Celui qui ne respecte pas les commandements de son Père subit un tel sort ; à vous de récolter les peines de votre désobéissance ! Cinq cents mesures devaient être prélevées, nous allions honorer notre Père Théodosios par ce geste d’obéissance et soulager nos frères les mendiants. Voici au contraire que le blé est perdu, environ cinq mille mesures. Quel avantage en fin de compte pour nous, mes enfants ? En fait, nous avons commis là deux péchés : l’un en enfreignant le commandement de notre Père, l’autre en plaçant notre espoir, non pas en Dieu, mais en notre grenier. Maintenant, frères, apprenons par-là que Dieu est celui qui administre toutes les choses humaines et que saint Théodosios, sans que nous le voyions, se soucie de nous, ses enfants.”
Quel soulagement hypocrite !
Pour nous aussi, ce cas se présente souvent quand nous ne mettons pas tout notre cœur dans un renoncement qui sans doute va nous coûter. Or à ce moment-là, une circonstance se présente qui peut nous éviter de nous dessaisir de notre bien, au nom de la prudence, de l’intérêt général bien compris, ou toute autre raison honorable qui nous permettrait en toute bonne conscience de nous abstenir de ce don. Nous n’osons pas trop nous l’avouer à nous-même, mais quel soulagement ! Nous avons déjà sur les lèvres les phrases mielleuses qui exprimeront nos regrets hypocrites.
Et les autres ? Les pauvres qui avaient besoin d’un peu d’aide pour manger à leur faim et de se chauffer, tout ce qu’ils verront, c’est qu’ils vont devoir se serrer la ceinture un peu plus ou s’envelopper dans une mince couverture. Ils ne discuteront pas nos raisons, mais, s’ils les connaissaient, ils les trouveraient singulièrement mesquines : ne pas se déranger, ne pas prendre de risques…
Ne perdons pas cette chance
Il faut partir d’un autre regard sur la situation : si nous avons quelques moyens à notre disposition, c’est une chance, parce que nous allons pouvoir aider ceux qui souffrent et qui peinent, en partageant généreusement ce que la Providence nous a fourni (encore plus généreusement). C’est nous qui sommes les gagnants, si nous pouvons nous faire des amis avec l’argent d’iniquité. Ne perdons pas cette chance, craignons qu’un autre nous la prenne.
Probablement, ce que nous nous sommes engagés à donner ne mettra pas sérieusement en danger notre équilibre budgétaire. Mais à supposer que cela arrive et nous mette un peu en difficulté, quelle occasion bénie d’éprouver dans notre chair la souffrance de tant d’autres habitants de notre terre ! Pour une fois, notre amour ne sera pas des mots et de bonnes intentions. Merci, Seigneur, de me permettre de te rejoindre, toi qui, tout riche que tu étais, a voulu t’abaisser pour connaître vraiment notre pauvreté et ainsi nous enrichir immensément.






![[REPORTAGE] À la Sagrada Familia, Léon XIV choisit la porte des plus petits](https://wp.fr.aleteia.org/wp-content/uploads/sites/6/2026/06/pope-leo-xiv-holy-mass-basilica-sagrada-familia-jesus-christ-tower-barcelona-afp-000_B6NL6LY.jpg?resize=75,75&q=25)



