Deux évènements sportifs vont marquer la semaine : le début du Tournoi des Six Nations de rugby et l’ouverture des Jeux olympiques d’hiver. Vous me direz qu’un prêtre devrait plutôt s’occuper de la liturgie du carême qui approche, des catéchumènes qui affluent, et même, prioritairement, de sa conversion personnelle. Certes. Mais il se trouve précisément que ces deux "grand-messes" du sport — comme disent les journalistes qui ne croient pas si bien dire — sont liées à des ecclésiastiques qui ont accepté de ne pas s’occuper uniquement de leur sacristie et ont su s’arracher à l’esprit "boutique" d’un cléricalisme étroit.
Le rugby, sacrifice et respect
Commençons donc par le rugby. Ce "sport de voyous joué par des gentlemen" serait né d’une indiscipline caractérisée : celle de William Webb Ellis (1806-1872) qui, contre toutes les règles du football, s’empara du ballon pour le porter à la main dans le but adverse ! C’est peut-être pour expier cette faute originelle que les joueurs de rugby se distinguent de nos jours par un respect absolu de l’arbitre dont jamais une décision n’est contestée sur le terrain, attitude qui tranche singulièrement, avouons-le, avec d’autres sports — suivez mon regard — où une équipe — on l’a vu récemment — peut même quitter le stade, après palabres et menaces, si la décision arbitrale ne lui plaît pas…
Le Révérend William Webb Ellis, prêtre anglican, aurait créé, suite à son incartade initiale, un sport dont les dimensions évangéliques sautent aux yeux : abnégation, sacrifice, humilité, partage, fraternité, respect… Le père de l’Ovalie est enterré au cimetière de Menton dans les Alpes-Maritimes. Sur sa tombe, objet de pèlerinage, une plaque commémore son "fine disregard for the rules of football" (son parfait mépris pour les règles du football) : savoureux…
L’accent de l’abbé Pistre
L’un des célèbres promoteurs du rugby en France fut l’abbé Henri Pistre (1900-1981), joueur de l’équipe d’Albi, puis entraîneur et dirigeant du Castres Olympique. Il commenta même avec son accent rocailleux du Sud-Ouest des matchs du Tournoi des cinq nations sur TF1 ! Le succès improbable de ce jeu so british dans le Tarn avait été favorisé par des missionnaires de retour d’Océanie dont le petit Henri Pistre, âgé de onze ans, avait écouté le témoignage et qui inculquèrent en lui le double attrait du sacerdoce catholique et du sport. Avec humour l’abbé Pistre liait même le choc des mêlées à une sentence du Seigneur : "Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir" (Ac 20, 35).

L’olympisme, un but moral et médical
Le second grand rendez-vous du moment fera briller dans les montagnes italiennes la flamme olympique. L’intuition du baron Pierre de Coubertin (1863-1937) — qui institua les Jeux modernes — était de faire du sport une activité essentielle de l’enseignement. Il voulait rebronzer une jeunesse veule et confinée (sic) ! Avec un objectif aussi moral que médical. Cultiver autant la santé que les indispensables vertus de l’effort, du courage et de l’honnêteté. Il s’inspirait des principes chrétiens qui avaient guidé les théologiens Thomas Arnold et William Webb Ellis, dans la fondation du rugby en Angleterre. Que de résistances il rencontra ! L’idée même de rendre la gymnastique obligatoire dans les programmes scolaires paraissait absurde. Au tournant du XIXe et du XXe siècle, en effet, on ne voyait pas d’autres intérêts à la pratique de l’éducation physique que la préparation de soldats plus performants pour la guerre suivante... Malgré sa renommée internationale, Pierre de Coubertin fut globalement méprisé par la IIIe République anticléricale. Décoré dans presque tous les pays du monde, on ne lui accorda en France aucune distinction si ce n’est en 1929 la pitoyable médaille de l’Éducation physique… Décoration humiliante que cet homme, à la gloire mondiale, refusa.
Le noble objectif de la fraternité
C’est dans des collèges catholiques que les intuitions de Coubertin trouveront le plus d’échos. Notamment celui dirigé à Arcueil par le Révérend Père Didon, religieux dominicain. Le bon père fournira au baron la devise qui deviendra celle des Jeux olympiques modernes : Citius, altius, fortius ("plus vite, plus haut, plus fort")… Les premiers Jeux eurent lieu à Athènes en 1896. Et c’est à Chamonix dès 1924 que, selon le souhait de Coubertin lui-même, les Jeux olympiques d’hiver complétèrent ceux de l’été. Au cours des Jeux de Londres (1908) dans la cathédrale Saint-Paul, un évêque américain prononça la phrase célèbre : "L’important n’est pas de gagner mais de participer." Il s’agit de concourir loyalement vers un même but. Car si les Jeux antiques exigeaient des participants une origine noble, les Jeux modernes exigent des athlètes une finalité noble. Puissent les Jeux de Milano-Cortina 2026 ne pas perdre de vue le noble objectif de la fraternité universelle !
Comme le disent les commentateurs sportifs, retrouvant spontanément un vocabulaire religieux, il s’agit pour les athlètes de communier et de se transcender. Saint Paul faisait sans doute allusion aux jeux Isthmiques de Corinthe en l’honneur de Poséidon lorsqu’il écrivait ces mots bien propres à être médités à l’approche du carême : "Vous savez bien que, dans le stade, tous les coureurs participent à la course, mais un seul reçoit le prix. Alors, vous, courez de manière à l'emporter. Tous les athlètes à l'entraînement s'imposent une discipline sévère ; ils le font pour recevoir une couronne de laurier qui va se faner, et nous, pour une couronne qui ne se fane pas !" (1 Co 9, 24-25).










