Quand Delphine Horvilleur, rabbin et exégète biblique, scrute les Écritures, elle remarque que les grandes figures de l’Ancien Testament sont éprouvées par un handicap ou encore, ont eu à en souffrir une partie de leur vie. Abraham, le père des peuples ? Stérile. Isaac le visionnaire ? Aveugle. Jacob, roi de droiture ? Boiteux. Moïse, le porte-parole ? Bègue ("lourd de bouche et de langue", dit la Bible). Delphine Horvilleur propose d’intégrer cette observation dans les recherches en ressources humaines.
Devenir leader malgré son handicap ?
On pourrait d’abord poursuivre cette liste avec de célèbres hommes politiques : Louis XIV, le Roi Soleil ? Affligé d’une fistule anale extrêmement douloureuse. Churchill, le roc dans la tempête ? Dépressif sévère ("black dog"). Plus près de nous : François Bayrou, ministre-député ? Bègue lui aussi. Et dans le monde des entreprises ? Elon Musk, roi de la Tech ? Autiste (syndrome d’Asperger) : comme Bill Gates paraît-il. Steve Jobs, le charismatique ? Extrême rigidité relationnelle… On pourrait continuer.
Parmi ces leaders, on observe que certains pallient leur déficience à force de volonté, d’intelligence, d’opiniâtreté hors normes. C’est le cas d’un Louis XIV qui se maintient au pouvoir malgré une santé fortement dégradée ou d’un Georges Pompidou qui, rongé par la maladie, n’a pas démissionné. Chez Steve Jobs, le talent visionnaire comble son déficit relationnel, un handicap qui aurait pu "empêcher" tout leadership : mais l’œuvre à accomplir est si grande… que le leader trouve en lui les ressources qui compensent, souvent largement, son infirmité. Cette aptitude à s’opposer à son handicap puis à le vaincre, peut demander une force surhumaine. C’est admirable, mais peu fréquent.
… ou grâce à son handicap ?
Le plus mystérieux est sans doute une excellence qui se déploie à travers le handicap : les artistes nous offrent des exemples impressionnants. Paganini souffrait d’une malformation de la main, Django Reinhardt jouait sur sa guitare avec une main gauche partiellement atrophiée, Barbara avait une voix fragile, Gad Elmaleh est bègue. Et les leaders ? Autiste, Elon Musk bénéficie d’une extrême capacité de concentration. Atteint de poliomyélite dès l’enfance, Roosevelt ne pouvait plus marcher : la parole devint le lieu même de son autorité. De la même manière, on peut déduire du bégaiement d’un François Bayrou, un rapport à la parole plus lent et réfléchi qui définit son style oratoire.
Le handicap peut conduire à une excellence là où l’on ne l’attend pas.
Devenir leader "malgré et grâce" à son handicap
À bien y regarder, ces leaders se servent de leur handicap pour mieux rebondir. Imaginons Churchill dans les heures sombres qui menaçaient de l’engloutir. Quel combat titanesque a-t-il dû mener pour résister ! Seraient-ce ces moments intenses, qui l’entraînaient à ne jamais céder face à l’ennemi ? Pas si facile de discerner chez ce type de leaders la ligne précise entre le "malgré" et le "grâce". Comme chez le bègue qui à force de combat apprend à parler sans faute et devient orateur — pensons au roi George VI d’Angleterre — le handicap peut conduire à une excellence là où l’on ne l’attend pas. Dans tous ces cas, il n’est pas seulement une faiblesse à compenser : il introduit une limite inévitable, avec laquelle le leader se voit contraint de composer. Assumée, cette limite transforme la fragilité en style et parfois même, en autorité.
Revoir notre image du leader
Ces remarques nous invitent à revoir nos représentations du leader, trop souvent idéalisé, sans faille apparente. Or le handicap n’est pas un talon d’Achille, une faiblesse que l’on peut toujours cacher. Il est une épreuve lourde, souvent visible — mais pas toujours — : une fois perçu, il est volontiers interprété comme une fragilité. Or nous voyons au contraire qu’il peut en résulter une surabondance étonnante, puisque le leader apporte à la société une différence, voire une excellence, dont tout le monde peut bénéficier. Alors il n’est pas tant celui qui a échappé à sa faille, que celui qui a d’abord exercé son autorité sur lui-même : il connaît de l’intérieur ce que la limite impose à l’homme.On conçoit généralement le leadership avec handicap comme une exception. L’analyse de Delphine Horvilleur nous interroge. Et si ce handicap devenait une condition pour exercer un leadership sans domination ? Au cours d’une autre interview, elle nous livre cette pensée profonde : "Nous ne sommes pas ce qui nous est arrivé. Nous sommes ce que nous faisons de ce qui nous est arrivé." Une voie à explorer.










