"Le culte des morts a été le grand phénomène de religion populaire du XIXe siècle, un siècle qui a eu le deuil pour religion et dont l'influence s'est prolongée fort avant dans le XXe siècle, et même jusqu'à nos jours." Dans son dernier ouvrage publié ce 6 février et intitulé La Religion des morts - Comment le XIXe siècle a inventé le deuil moderne, Guillaume Cuchet, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, s’intéresse tout particulièrement au culte des morts, comment ce dernier a émergé au XIXe et comment l’Eglise l’a accompagné.
Aleteia : Dans votre livre, vous montrez que le culte des morts est un phénomène typique du XIXe siècle. Quels facteurs sociaux et culturels ont favorisé cette transformation par rapport à l’Ancien Régime ?
Guillaume Cuchet : C’est d’abord lié à la naissance d’un nouveau type de cimetière, le nôtre, très différent de celui de l’Ancien Régime. Jusque-là les défunts étaient inhumés dans les églises (pour une bonne part) et tout autour, à proximité des habitations. Les cimetières étaient des espaces étroits aux allures de terrains vagues, pas toujours clôturés, envahis par les activités profanes et les animaux, avec très peu de tombes individuelles. Au XIXe siècle tout change. On arrête d’enterrer les morts dans les édifices religieux (sauf exceptions) et on éloigne les cimetières. Cette décohabitation des morts et des vivants est une rupture anthropologique majeure. Propriété communale, souvent éloigné des habitations, peuplé de tombes individuelles et familiales, le nouveau cimetière devient une forêt de croix individuelles et un lieu de "pèlerinage" très fréquenté (sous l’Ancien Régime on ne pèlerine que sur la tombe des saints). L’évolution des attitudes devant la mort, l’affirmation de la famille nucléaire, les recompositions du sentiment religieux, la concurrence sociale (les cimetières d’Ancien Régime étaient beaucoup plus égalitaires paradoxalement) y ont contribué.
Au XIXe siècle, les tombes individuelles et familiales se multiplient, les fosses communes verticales disparaissent, on vient voir ses morts et leur parler.
On passe d’un rapport religieux indirect avec les morts, centré sur la prière, à des visites fréquentes aux tombes et à des rituels visibles. Comment ces pratiques ont-elles transformé la manière dont les familles se souviennent de leurs défunts ?
Sous l’Ancien Régime, le problème était d’abord de prier pour les âmes des morts, pas d’aller leur rendre visite dans les cimetières. Qu’aurait-on été voir d’ailleurs ? Des ossements desséchés stockés en vrac dans des ossuaires qui attendaient la résurrection ? Au XIXe siècle, les tombes individuelles et familiales se multiplient, les fosses communes verticales disparaissent, on vient voir ses morts et leur parler en partant de l’hypothèse que, conservés dans la double enveloppe du cercueil et de la tombe, ils ne dorment que d’un œil. On nettoie les tombes, on se recueille, on apporte fleurs et couronnes (la pratique date de la Révolution).
L’émergence des cimetières modernes a redéfini l’espace urbain et social. Comment ce nouvel aménagement des morts a-t-il changé la relation des vivants à la mort et à la communauté, et que peut-on en retenir aujourd’hui ?
Ces cimetières sont beaucoup plus étendus que ceux de l’Ancien Régime. On les éloigne des agglomérations mais la croissance urbaine les rattrape bien souvent et le succès des concessions funéraires sur lesquelles ériger des tombeaux est tel qu’il dévore l’espace et pose d’énormes problèmes aux municipalités. Une "ville des morts" émerge à côté de celle des vivants, avec ses riches et ses pauvres (qu’on relise Balzac sur le Père-Lachaise). Le mouvement d’éloignement des cimetières a été lancé par Louis XVI en 1776. Il a d’abord été urbain avant de devenir rural, même s’il suffit de circuler un peu en France pour constater qu’un certain nombre de cimetières sont restés autour des églises et ont été modernisés sur place.
L’Église catholique a vite constaté que le culte des morts était extrêmement populaire, surtout dans les régions et les milieux les plus déchristianisés.
Le XIXe siècle a vu émerger ces pratiques autour des tombes. Comment l’Église catholique a-t-elle accueilli ou accompagné ce culte des morts ? Peut-on dire qu’elle a su s’adapter aux nouvelles manières de commémorer les défunts ?
L’Église catholique a su accueillir cette nouvelle sensibilité funéraire et s’y adapter, d’autant qu’elle a vite constaté que le culte des morts était extrêmement populaire, surtout dans les régions et les milieux les plus déchristianisés. Tel qui n’allait jamais à la messe n’aurait manqué pour rien au monde un enterrement et les cimetières étaient pris d’assaut à la Toussaint. Elle rappelait certes, à l’occasion, que seul le destin de l’âme importait vraiment, mais elle était attentive à accompagner les gens dans leur deuil, d’autant que Napoléon avait reconnu aux cultes le monopole des pompes funèbres. Elle laisse les fidèles réinventer la Toussaint pour la mettre au goût du jour, accompagne les cortèges funèbres, insiste sur la prière pour les âmes du purgatoire, etc.
Aujourd’hui encore, beaucoup visitent les tombes à la Toussaint ou fleurissent les sépultures. Comment le culte des morts hérité du XIXᵉ siècle influence-t-il nos pratiques contemporaines et notre rapport à la mort, y compris dans un contexte catholique ?
Il est resté très populaire au moins jusque dans les années 1960 et aujourd’hui encore les cimetières sont très fréquentés et fleuris à la Toussaint. Sans doute le sont-ils moins en dehors de ce grand rendez-vous annuel. Ils tendent, de ce fait, à se transformer en lieu de "stockage" des morts plus qu’en lieux de mémoire vivants. La nouveauté est la diffusion récente et spectaculaire de la crémation – 0,2% des défunts en France en 1964, quand le pape Paul VI l’a autorisée, plus de 40 aujourd’hui (et ce n’est pas fini) – et les dispersions de cendres dans la nature. Les morts ont commencé à sortir des cimetières.
Les obsèques religieuses sont encore fréquentes et qu’elles constituent pour l’Église une interface pastorale décisive qu’elle se garde bien de déserter.
Vous montrez que le culte des morts peut dépasser les frontières religieuses. Cette popularisation des pratiques autour des tombes a-t-elle contribué à un glissement vers une spiritualité plus personnelle ou plus laïque ? Et comment l’Église réagit-elle à cette évolution aujourd’hui ?
Les hommes et les femmes du XIXe siècle accordent une grande place au deuil dont ils ont fait une sorte de religion. Elle est, disait l’historien Fustel de Coulanges, "le premier et le dernier mystère", l’origine probable de toute religion. Croyants ou incroyants, tout le monde se découvre ou se signe au passage des corbillards, même à Paris. Victor Hugo, dont l’enterrement monstre en 1885 est longtemps resté dans les mémoires, a littéralement initié la société française à ce culte en organisant autour de la tombe de sa fille chérie Léopoldine un deuil national qui dure encore.
Peut-on dire que la manière dont nous honorons les défunts aujourd’hui (visites, fleurs, cérémonies…) reflète encore une dimension religieuse profonde, ou est-ce surtout devenu un rituel culturel ? Quel rôle reste-t-il pour la foi catholique dans ce contexte ?
On peut pratiquer le culte des morts en croyant ou en incroyant, comme un simple culte du souvenir. Il est "catho-laïque". Dans cette société très divisée qu’était la France du XIXe siècle, c’était un de ses ancrages anthropologiques et religieux les plus profonds et les plus unanimes. L’Église d’après Vatican II a pris quelque distance avec cette religion des morts, considérant qu’elle avait d’autres priorités pastorales. Après tout Jésus n’avait-il pas dit : "Laissez les morts enterrer les morts" ? Reste que les obsèques religieuses sont encore fréquentes et qu’elles constituent pour l’Église une interface pastorale décisive qu’elle se garde bien de déserter.










