Aujourd’hui, les chrétiens de Chine vivent de multiples persécutions : interdiction de l’enseignement religieux aux mineurs, descentes de police, politique de "sinisation" des religions… Malgré cette invisibilisation croissante des chrétiens dans l’espace public, certains seront peut-être surpris d’apprendre que le christianisme en Chine remonte au VIIe siècle. Une présence ancienne, donc, qui n’a pourtant vu naître une traduction complète de la Bible en chinois qu’à la fin du XXe siècle. L’artisan de cette œuvre pionnière ? Le bienheureux Gabriele Allegra, missionnaire franciscain qui consacra quarante ans de sa vie à cette tâche nécessaire. Ce disciple de saint François est fêté le 26 janvier.
Une vocation missionnaire
Aîné d’une fratrie de huit, Gabriele Allegra naît dans la province sicilienne de Catane, en 1907. À l’âge de 16 ans seulement, il commence son noviciat chez les Frères mineurs. Bientôt envoyé à Rome pour étudier au Collège international franciscain, il y découvre la vocation qui guidera toute sa vie. Lors d’une conférence, il entend l’histoire du frère Giovanni da Montecorvino, franciscain du XIIIe siècle qui se rendit en Chine et entreprit, sans l’achever, une traduction des Saintes Écritures en chinois. Dès lors, Gabriele est obsédé par l’idée de devenir missionnaire en Chine et de partager sa foi aux populations autochtones en leur offrant une traduction complète de la Bible. Problème majeur : il ne parle pas chinois.

Des années d’apprentissage
Ordonné prêtre en 1930, le père Allegra part en Chine l’année suivante. Il s’installe dans la province du Hunan au sud du pays. Le missionnaire commence à apprendre le chinois et en 1937, six ans après son arrivée, propose une première ébauche de traduction de la Bible. Un effort qui l’épuise à tel point que son ordre le renvoie en Sicile pour se reposer.
En 1940, le franciscain repart en Chine, passant par les États-Unis et le Japon, du fait de la guerre. Le conflit sino-japonais l’empêche de se rendre dans son ancien lieu de résidence. Il s’installe donc à Pékin. Durant ce voyage, sa patience est mise à rude épreuve lorsqu’il perd plus de la moitié de sa première ébauche de traduction.
En 1945, il fonde la branche pékinoise du Studium Biblicum Franciscanum, une organisation comptant également des franciscains chinois l’assistant dans son travail de traduction. Lorsque la Chine tombe sous le joug communiste, la communauté doit s’installer à Hong Kong, alors territoire britannique. En 1948, les trois premiers volumes de traduction de l’Ancien Testament sont publiés. L’organisation réalise huit autres volumes en langue chinoise, au cours des douze années suivantes, accompagnés de notes explicatives. Quand il n’est pas à sa table de travail, le père Allegra consacre sa vie à s’occuper des habitants atteints de la lèpre à Macao, sur la côte est de la Chine.
"Mourir au travail"
Les dernières années de la vie du père Allegra sont marquées par des problèmes cardiovasculaires. On lui conseille de retourner en Sicile pour se reposer quelque temps, ce qu’il refuse. "Travailler sur la Bible est difficile et intense, mais je dois continuer car si je m’arrête, je ne me relèverai jamais", écrit-il à cette époque. Une traduction complète de la Bible en chinois est publiée le jour de Noël 1968. Le père Allegra a alors 61 ans et trente années se sont écoulées depuis l’achèvement de sa première ébauche. Il meurt huit ans plus tard, en janvier 1976.
Outre la traduction de la Bible, Gabriele Allegra a laissé de nombreuses lettres qui donnent à voir son extraordinaire vie intérieure toute tournée vers son travail missionnaire en Extrême-Orient. Son acharnement pour parvenir à une traduction complète, qui affecta durablement sa santé de son vivant, révèle son désir profond de don de soi, pour la foi. Le franciscain confie d’ailleurs dans l’un de ses écrits que "le sort le plus enviable pour un Frère qui ne reçoit pas la grâce du martyre est de mourir au travail." Et d'ajouter : "Tout le monde pense que je suis malade...mais je peux encore travailler, alors je continue !"
Déclaré Vénérable en 1994, le père Allegra est béatifié dans sa Sicile natale en 2012. Initialement prévue pour 2002, sa béatification fut reportée en raison d'un contexte politique tendu avec le gouvernement chinois. Près de soixante ans après sa première publication intégrale, la traduction du père Allegra est considérée par beaucoup comme la référence en matière de Bibles chinoises. Dans un contexte où les persécutions des chrétiens en Chine se font de plus en plus insidieuses, le bienheureux Gabriele Allegra incarne une figure moderne de Saint dressée au milieu de l’adversité.










