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Iran : “Le régime a scellé une alliance du sang contre sa propre population”

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Cécile Séveirac - publié le 04/02/26
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Alors que l’Iran a été secoué par des manifestations d’une ampleur inédite fin 2025 et début 2026, la répression menée par les autorités atteint un niveau que de nombreux observateurs qualifient de crimes contre l’humanité. Journaliste et chercheur irano-arménien basé à Bruxelles, spécialiste des minorités religieuses, Fred Petrossian détaille auprès d'Aleteia la réalité du terrain, la situation dramatique des chrétiens — en particulier des convertis — et les responsabilités de la communauté internationale.

36.000 morts en quelques jours seulement. Ce record scabreux est détenu par la République islamique d'Iran après le soulèvement populaire qui a fait trembler le régime en janvier 2026. Parties du grand bazar de Téhéran, les manifestations qui ont secoué la capitale se sont ensuite répandues dans tout le pays et ont conduit à un véritable massacre par les autorités de ceux qui ont osé défier les mollahs. Fred Petrossian, journaliste et chercheur irano-arménien, membre de l'organisation de défense des droits humains Article 18, revient sur la situation dramatique à laquelle est confrontée la population iranienne, tout en s'attardant pour Aleteia sur le cas des minorités religieuses, notamment des chrétiens convertis. Ces communautés, déjà fragilisées par des décennies de persécution, pourraient faire face à une double répression — à la fois en tant que manifestants et en tant que croyants souvent considérés comme des dissidents par le régime.

"Ali Khamenei, en ordonnant le massacre des manifestants, ne cherchait pas uniquement à instaurer un climat de peur destiné à dissuader les citoyens iraniens de toute contestation future", explique-t-il à Aleteia. "Il a également scellé ce que l’on peut qualifier d’" alliance du sang" au sein du régime". Entretien.

Aleteia : Quelles sont les causes profondes qui ont conduit au soulèvement iranien ?
Fred Petrossian
: Les manifestations ont débuté le 28 décembre 2025 dans un contexte d’effondrement de la monnaie nationale et de crise économique profonde, largement imputable aux politiques du régime. Ces politiques ont conduit à l’isolement international de l’Iran, aux sanctions, mais aussi à une corruption généralisée et structurelle au sein de l’État.

Chaque semaine, y compris dans les médias officiels, des révélations font état de détournements de milliards de dollars liés à des projets publics.

Chaque semaine, y compris dans les médias officiels, des révélations font état de détournements de milliards de dollars liés à des projets publics. Contrairement à ce que prétend le régime, la République islamique ne lutte pas contre une mafia : elle fonctionne elle-même comme un système mafieux, fondé sur le pillage des ressources nationales. L’Iran est pourtant un pays potentiellement très riche, doté d’importantes ressources humaines et naturelles. Mais l’État est incapable de répondre aux besoins fondamentaux de la population — pénuries d’eau et d’électricité notamment — et gouverne principalement par la force brute, sans offrir de perspectives, de réformes ni la moindre ouverture politique. Les slogans scandés visaient directement le cœur du pouvoir politique et religieux : "Mort au dictateur", "Liberté", mais aussi "Vive le Shah" (Javid Shah), en référence à la dynastie Pahlavi et au prince Reza Pahlavi. Cela montre clairement que ces manifestations n’étaient pas seulement sociales ou économiques, mais fondamentalement politiques.

Comment évaluez-vous le bilan des manifestations ? Que s’est-il réellement passé sur le terrain ?
De nombreux éléments indiquent que les autorités iraniennes ont mené une répression coordonnée, systématique et d’une ampleur sans précédent. Celle-ci a inclus l’usage d’armes de guerre, des attaques ciblant les blessés et la criminalisation de toute assistance médicale. Selon Human Rights Watch et Amnesty International, après le 8 janvier, les forces gouvernementales ont intensifié une répression meurtrière organisée, utilisant des armes à feu contre des manifestants non armés dans de nombreuses provinces. L’analyse des blessures montre que de nombreuses victimes ont été atteintes à la tête ou dans la partie supérieure du corps, ce qui indique une intention claire de tuer.

À Rasht, dans le nord du pays, certains parlent même d’un "holocauste iranien" : des manifestants ont été piégés dans le bazar, enfermés entre les flammes et les balles.

Plusieurs rapports crédibles évoquent un bilan dépassant 35.000 morts. L’UNICEF a alerté sur la mort de nombreux enfants et adolescents, et des photographies documentées confirment ces crimes. Les violences ont également visé les secours. Des pompiers ont été pris pour cible par des tirs et empêchés d’intervenir. Des témoignages font état de raids contre des hôpitaux, de l’enlèvement de blessés directement depuis les établissements médicaux, ainsi que de l’arrestation de médecins et d’infirmiers dont le seul "crime" était d’avoir soigné des manifestants. Dans ce climat de terreur, de nombreux blessés n’osent plus se rendre à l’hôpital, par peur d’être arrêtés ou de disparaître. Parallèlement, des milliers de personnes sont détenues, souvent au secret, et beaucoup sont exposées à un risque réel d’exécution à l’issue de procédures judiciaires manifestement iniques. Selon des vérifications menées par BBC Persian, les forces de sécurité ont utilisé des mitrailleuses lourdes (DShK), des fusils de précision, des fusils d’assaut Kalachnikov, des fusils à pompe et des armes de poing. L’ampleur de ces violences conduit de nombreux observateurs à parler du plus grand massacre de l’histoire contemporaine de l’Iran. Pour certains, moi compris, cette répression rappelle celle des Khmers rouges au Cambodge. À Rasht, dans le nord du pays, certains parlent même d’un "holocauste iranien" : des manifestants ont été piégés dans le bazar, enfermés entre les flammes et les balles, tandis que les pompiers étaient empêchés d’intervenir. Certains secouristes ayant défié ces ordres ont été tués.

Quelle analyse faites-vous du rôle des élites du régime dans la répression ?
À mon sens, Ali Khamenei, en ordonnant le massacre des manifestants, ne cherchait pas uniquement à instaurer un climat de peur destiné à dissuader les citoyens iraniens de toute contestation future. Il a également scellé ce que l’on peut qualifier d’" alliance du sang" au sein du régime. En impliquant l’ensemble des rouages du pouvoir — forces de sécurité, appareil judiciaire, médias d’État et responsables politiques — dans des crimes de masse, le régime a créé une forme de complicité collective.

De nombreux témoignages directs et rapports crédibles font état de pratiques de torture systématique, y compris de simulacres d’exécution.

Cette logique enferme ses acteurs dans une dynamique où la survie individuelle et politique dépend désormais de la cohésion du système répressif : se désolidariser reviendrait à s’exposer à des poursuites, voire à devenir soi-même une cible. Ainsi, la violence extrême ne sert pas seulement à réprimer la société, mais aussi à lier durablement les élites du régime par la culpabilité, les obligeant, en quelque sorte, à rester unies pour éviter l’effondrement du système et l’exigence de justice.

La situation des chrétiens, notamment des convertis, a-t-elle évolué dans ce contexte de soulèvement ?
Depuis les tout premiers jours de la République islamique, le pouvoir a cherché à diviser la société entre "nous" et "les autres", entre "insiders" et "outsiders". Cette logique de stigmatisation est au cœur de son mode de gouvernance. Les chrétiens convertis sont qualifiés de "chrétiens sionistes", les bahaïs de "secte déviante", et les opposants politiques de "corrupteurs sur terre". Ces étiquettes ne relèvent pas du discours religieux : elles servent avant tout à déshumaniser des groupes entiers afin de légitimer leur répression.

Lors des récentes manifestations, le même mécanisme a été utilisé : les protestataires ont été qualifiés de "terroristes" pour justifier leur élimination. Or, les images et vidéos qui ont réussi à sortir du pays — malgré la censure et le blocage des communications — montrent clairement que les victimes incluent des enfants, des adolescents et des civils non armés, ce qui rend ces accusations totalement infondées. Dans la foulée de la guerre de douze jours avec Israël, les autorités ont également procédé à l’arrestation de nombreux chrétiens convertis, accusés de "sionisme" sans aucune preuve, illustrant une fois de plus l’instrumentalisation politique des accusations idéologiques.

Avez-vous connaissance de chrétiens tués ou disparus pendant les manifestations ou lors des arrestations ?
Oui, mais les informations restent très difficiles à vérifier, précisément à cause du climat de terreur imposé aux familles. Dans plusieurs cas, des chrétiens figurent parmi les morts, dans un contexte où les proches des manifestants tués subissent une pression immense : menaces, arrestations, confiscations de biens, et parfois intimidation visant d’autres membres de la famille. Cette stratégie vise à empêcher toute prise de parole publique et à étouffer les preuves.

On obtient très peu d’informations, ce qui signifie que ce qui est documenté ne représente probablement que la partie visible de l’iceberg.

De manière générale, on obtient très peu d’informations, ce qui signifie que ce qui est documenté ne représente probablement que la partie visible de l’iceberg — un indice de l’ampleur des violations, que de nombreux observateurs qualifient de crimes contre l’humanité. À ce stade, quatre noms ont déjà été rendus publics : un chrétien arménien et trois chrétiens convertis, dont une femme. L’organisation Article 18, comme à son habitude, documente ces cas avec le plus de détails possible, en croisant les informations disponibles, malgré les risques et les obstacles. Des chrétiens ont été arrêtés aussi. Il y a des informations sur plusieurs morts parmi les Yarsan, ainsi qu’une vague d’arrestations auprès des bahaïs (minorité religieuse post-islamique, NDLR) .

Quels sont les traitements et conditions de détention que subissent les manifestants et les prisonniers d’opinion, notamment les chrétiens ? Y a-t-il des cas de torture ou de mauvais traitements attestés ?
De nombreux témoignages directs et rapports crédibles font état de pratiques de torture systématique, y compris de simulacres d’exécution (mock executions), utilisées contre les manifestants, les opposants politiques et les membres des minorités religieuses. Ces méthodes visent à briser psychologiquement les détenus, à les contraindre au silence ou à leur extorquer des aveux. La télévision d’État de la République islamique diffuse régulièrement des "confessions" forcées, obtenues sous la contrainte, la torture ou la menace de violences contre les détenus et leurs familles. Ces mises en scène médiatiques constituent à la fois un instrument de propagande et une violation flagrante du droit international, notamment de l’interdiction absolue de la torture et des aveux forcés.

Il existe aujourd’hui des apologistes du régime iranien, y compris au sein de certains milieux académiques en France et dans plusieurs pays occidentaux, qui s’emploient à présenter une image édulcorée, voire trompeuse, des crimes contre l’humanité commis par la République islamique.

Même les minorités reconnues restent soumises à un système d’apartheid religieux : discriminations en matière d’héritage, d’accès à l’emploi ou de témoignage devant les tribunaux. Les communautés non reconnues sont traitées comme inexistantes et subissent une violence physique, structurelle et culturelle. Le nombre de chrétiens convertis est aujourd’hui estimé à plusieurs centaines de milliers, voire plus d’un million. La simple possession d’une Bible en persan peut conduire à l’arrestation. L’apostasie — définie comme l’abandon de l’islam — reste passible de la peine de mort. L’exécution du pasteur Hossein Soodmand en 1990 demeure un symbole de cette persécution.

Manifestations en Iran, janvier 2026.

Selon les données publiées par l’organisation Article 18 pour l’année 2025 : au moins 254 chrétiens ont été arrêtés, soit presque le double par rapport à 2024 ; 57 chrétiens ont fait l’objet de mesures punitives, dont des peines de prison ou d’exil intérieur ; 43 chrétiens ont purgé des peines de prison, et au moins 16 étaient toujours en détention provisoire à la fin de l’année. Les condamnations ont inclus 249 années cumulées de privation de droits sociaux. Au moins huit figures et responsables chrétiens ont été assassinés ou exécutés en Iran au cours des dernières décennies en raison de leur foi ou de leurs activités religieuses (convertis ou non convertis). Par ailleurs, des chrétiens arméniens et assyriens qui ont partagé la Bible ou participé à des réunions avec des convertis ont été sévèrement réprimés par les autorités.

Quelles actions concrètes sont nécessaires à l’international pour protéger les manifestants et les minorités religieuses iraniennes ?
La décision de l’Union européenne d’inscrire le Corps des gardiens de la révolution islamique sur la liste des organisations terroristes constitue un pas concret et nécessaire, qui envoie un signal clair au régime iranien. En revanche, l’hésitation persistante du Royaume-Uni affaiblit la réponse internationale. Il est désormais essentiel d’aller au-delà des mesures symboliques : sanctions ciblées contre les responsables de la répression, mécanismes d’enquête et de poursuites, protection des victimes et des minorités religieuses, et démantèlement des réseaux de lobbying et de désinformation du régime en Occident.

La République islamique, n’a pas de limites : ses ambitions, sa violence et ses actions déstabilisatrices dépassent largement le cadre iranien et constituent une menace directe pour la sécurité régionale et internationale.

Il existe aujourd’hui des apologistes du régime iranien, y compris au sein de certains milieux académiques en France et dans plusieurs pays occidentaux, qui s’emploient à présenter une image édulcorée, voire trompeuse, des crimes contre l’humanité commis par la République islamique. Par des analyses biaisées, des relativisations culturelles ou un usage sélectif des faits, ces discours contribuent à banaliser la violence d’État et à obscurcir la réalité vécue par les victimes.

Cette attitude n’est pas sans précédent historique. Elle rappelle les écrits de certains intellectuels français de gauche qui, après avoir visité la Chine pendant la Révolution culturelle de Mao, affirmaient que "tout allait bien" au motif qu’ils n’avaient "vu aucun pendu dans les rues". Cette naïveté volontaire — ou ce déni idéologique — a servi, à l’époque, à légitimer l’un des épisodes les plus meurtriers du XXe siècle. Les Européens et les pays occidentaux doivent comprendre qu’aider le peuple iranien, c’est aussi se protéger eux-mêmes. Le soutien de la République islamique à différents groupes terroristes, ainsi que l’envoi de drones à la Russie pour tuer des Ukrainiens, combinés à une idéologie apocalyptique profondément ancrée, montrent clairement que ce régime n’est pas comparable à la Corée du Nord, un système totalitaire largement enfermé dans ses propres frontières. La République islamique, elle, n’a pas de limites : ses ambitions, sa violence et ses actions déstabilisatrices dépassent largement le cadre iranien et constituent une menace directe pour la sécurité régionale et internationale.

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