Carême 2026
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Cent six voix à zéro, score exceptionnel. Cent six voix sur cinq cent soixante-dix-sept, score un peu moins époustouflant. "Les députés français, rapporte Le Monde, ont voté, mercredi 28 janvier, à l’unanimité, pour entériner dans le droit l’absence de tout devoir conjugal au sein du mariage." Reformulé par un esprit chagrin, cela donne : moins de vingt pour cent de l’Assemblée nationale a unanimement aboli une loi qui n’existait pas.
Le mal-nommé "devoir conjugal"
Faut-il applaudir une proposition qui "va dans le bon sens", peut "faire évaluer les mentalités", marque "un nouveau pas vers l’égalité femme-homme", continue à faire reculer "les violences sexistes et sexuelles"… ? Dit comme ça, on comprend aisément que nul n’ait osé voter contre ou même s’abstenir. Il faudrait vraiment vouloir se saborder pour défendre ce qui est présenté rétrospectivement comme un droit immémorial du mâle au viol quotidien.
Le catholique, plus que les autres, aurait bien des raisons de se réjouir de cette lutte contre le mal-nommé "devoir conjugal". Au nom d’une juste théologie du corps, l’Église prône en effet un don mutuel des époux qui soit réellement un don, ce qui suppose vérité et liberté. Quelle union vraie peut-il y avoir entre un mari qui insiste lourdement et une femme qui fait semblant ? Quelle image reste-t-il du Christ et de l’Église, son Épouse mystique, quand l’amour devient devoir, quand l’étreinte sépare au lieu d’unir, quand l’un prend et l’autre subit ? Refuser l’idée que la femme se doit à son mari — et réciproquement, mais il semblerait que cela pose moins de problèmes — peut contribuer à mettre en avant un mariage du plein consentement, loin du faux mariage bourgeois, contrat unilatéral offrant un défouloir à l’homme en manque. Familiaris consortio le proclamait ainsi il y a quarante-cinq ans : "L’amour conjugal comporte une totalité où entrent toutes les composantes de la personne — appel du corps et de l’instinct, force du sentiment et de l’affectivité, aspiration de l’esprit et de la volonté — ; il vise une unité profondément personnelle, celle qui, au-delà de l’union en une seule chair, conduit à ne faire qu’un cœur et qu’une âme" (FC, 13). Voilà des sommets que nul n’atteindra jamais par simple devoir.
Dans un amour véritable
Ce n’est pourtant pas à la sanctification de l’union de l’homme et de la femme, on s’en doute, que les cent six députés unanimes ont œuvré. Les arguments mis en avant par Marie-Charlotte Garin (députée écologiste du Rhône), co-auteur de la proposition, nous amènent dans une tout autre direction. Pour démontrer "tout le poids de cette notion de devoir conjugal qui persiste dans notre société", Mme Garin convoque des expressions comme "passer à la casserole" et "droit de cuissage", qu’elle commente ainsi : "C’est cette croyance que l’on devrait à l’autre des relations sexuelles ou qu’on serait en droit d’en exiger dans le cadre du mariage, en particulier, et du couple, en général." Fort bien pour ce qui est de récuser un faux droit : dans un amour véritable, remarquait Simone Weil, les devoirs que se fixe l’un ne se transforment jamais en droits pour l’autre.
Il faudrait toutefois signaler à Mme Garin que non seulement le "droit de cuissage" n’a jamais existé comme tel — les historiens l’ont montré depuis un certain temps —, mais que la réalité à laquelle il renvoie n’avait rien à voir avec le devoir conjugal. Le Mariage de Figaro de Beaumarchais l’illustre à merveille : contre la prétention du comte Almaviva à ce supposé droit du seigneur à disposer de ses servantes à la veille de leurs noces, Suzanne ne demande qu’à remplir son "devoir conjugal" ! Elle espère même que son statut de femme mariée la protégera contre les prétentions abusives de son maître coureur de jupons. Son mariage avec Figaro est une libération et tout indique qu’elle fera son "devoir" avec le plus grand plaisir. Et la comtesse Almaviva, sa maîtresse, aimerait beaucoup que son mari s’en tienne lui aussi à son devoir envers elle...
Suppression de la fidélité
Pour qui nourrirait encore quelques doutes sur les arrière-pensées de la proposition de loi, les socialistes et les "insoumis" ont apporté un élément éclairant, qui les place plus du côté du comte abusif que des femmes de devoir. Ils ont en effet réclamé qu’on supprime la mention de fidélité dans l’article qui énumère les obligations résultant du mariage. Car, à leurs yeux, exiger la fidélité sous-entend que le mari et la femme ont forcément des relations sexuelles.Fin du devoir conjugal, fin de la fidélité : une fois de plus, la gauche libertaire rejoint la droite libérale. Le modèle du mariage est celui des opérateurs du numérique : le forfait sans engagement. À l’horizon, la possibilité de se marier, mais de ne coucher qu’avec des maîtresses. Le législateur se donnera-t-il bientôt pour mission de dénoncer les mariages consommés plutôt que les mariages blancs ? Les corps des mariées deviendront-ils non seulement des espaces "no kids", mais des espaces "no sex" ? Autrefois, le mariage républicain singeait le mariage religieux. Il est de plus en plus clair que le but est désormais d’abolir tout point commun entre ce qui se passe à la mairie et ce qui se passe à l’Église. Il serait plus honnête de revendiquer haut et fort l’abolition du mariage lui-même. Il est vrai qu’on peut difficilement le décréter "pour tous" sans le vider de ce qui en fait plus qu'un contrat commercial.










