Le grand mérite de l’Europe est de n’avoir jamais été un empire. Qu’elle le reconnaisse ou non, ses racines sont chrétiennes, rappelle l’essayiste Jean Duchesne, et sa vocation demeure de devenir une communauté.
On entend ces temps-ci se lamenter à l’envi sur la faiblesse de l’Europe, menacée sur son front oriental par la Russie qui ne veut pas lui lâcher l’Ukraine, plus ou moins abandonnée par son "grand frère" américain, rejetée dans les régions du globe qu’elle avait autrefois dominées, sans poids dans les relations internationales, en régression démographique, etc. C’est au point que la décadence et la chute de Rome sont évoquées comme des précédents, et que revient à la mode saint Augustin, qui a vécu à cette époque-là et éclairé ses contemporains sur cette fin d’un (et non pas du) monde. Reste à savoir si l’histoire se répète.
Il n’y a pas de nouvelle Rome
Ce qui incite à en douter est d’abord que l’Europe n’est pas une entité comparable à l’Empire romain. Par rapport à celui-ci, elle est géographiquement décalée vers le nord, et la Méditerranée est sa limite méridionale au lieu d’être son centre. Elle n’a pas de borne naturelle à l’est (le Dniepr ? le Don ? la Volga ? l’Oural ?). Et surtout, jusqu’à il y a peu, elle n’a jamais été unifiée juridiquement et encore moins politiquement. Les ébauches de Charlemagne et des empereurs germaniques, puis des Habsbourg et enfin de Napoléon Ier ont fait long feu. Elle n’a son origine en aucun lieu précis qui resterait au moins culturellement sa source identitaire et sa capitale. Enfin, elle a été peuplée par des migrations successives, dont des invasions — les mouvements de population étant (et restant) un des principaux "moteurs" de l’histoire.
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Elle s’est paradoxalement constituée en se divisant en États-nations, souvent laborieusement assemblés et fréquemment en guerre entre eux, avec çà et là une diversité linguistique admise à l’intérieur des frontières. La situation semble à présent stabilisée. Une certaine coopération s’est établie. Mais c’est une affaire intérieure d’équilibrages négociés pour concilier des intérêts immédiats — ce qui n’a guère d’impact au dehors et reste fragile : il n’existe pas de garantie contre les incompréhensions mutuelles et les égoïsmes à courte vue, et l’Europe de nations souveraines n’est pas structurée pour se doter d’une force militaire intimidante.
L’Europe transplantée
Ce qui rend douloureuse ou simplement humiliante sa marginalisation actuelle sur la scène internationale est le contraste avec le rayonnement qu’elle a exercé du XVIe au XXe siècle. Or ce n’est en fait pas elle qui s’est imposée en tant que telle un peu partout dans le monde. Il y eut d’abord (chaque pays pour son compte propre) l’Espagne et le Portugal, puis l’Angleterre (qui avait déjà annexé le Pays de Galles, l’Écosse et l’Irlande), la France, et (à un degré moindre) les Pays-Bas, l’Allemagne, la Belgique, l’Italie... L’Amérique est un cas spécial, car la colonisation n’a pas été durable et les arrivées d’Européens (et aussi d’esclaves africains) ont été massives. Aux États-Unis a pu se former, sur un vaste territoire moins peuplé, comme une "Europe sans les guerres et avec une langue unique" (ou du moins nettement dominante : l’anglais).
Cette nation insolite, plus composite que la plupart des autres, a les qualités et les défauts de l’Europe dont elle est en un sens une transplantation. On peut d’un côté relever ses capacités d’accueil et même d’assimilation, combinées à une belle efficacité (voire une créativité) gestionnaire. Et, en symétrie, on constate un certain impérialisme (économique et culturel aussi bien que politique), une violence qui s’est déchaînée dans une guerre civile (1861-1865), a été souvent raciste et reste liée au droit constitutionnel de porter des armes, avec une xénophobie sporadique, qui a restreint l’immigration (les quotas de 1921 à 1965) et réapparaît aujourd’hui.
Des guerres mondiales aux droits de l’homme
Le mastodonte ainsi créé s’est avéré un acteur majeur, avec la mondialisation due aux progrès technologiques, eux-mêmes inspirés par des ambitions proclamées morales, qui avaient permis la colonisation. Cette nouvelle puissance cohérente est apparue d’un calibre supérieur à l’Europe divisée, et comparable à celui de la Russie, de la Chine, de l’Inde... On s’en est aperçu lors des deux grands conflits du XXe siècle : des maladies européennes, poussées au paroxysme de mobilisation de pays entiers contre d’autres et devenues contagieuses, où les États-Unis ont fini par jouer un rôle décisif, au nom des droits de l’homme définis après coup, en 1948.
Ce qu’il faut voir là n’est pas la fin de ce qui a été appelé l’Occident, mais une division de ce même Occident, autant aux États-Unis qu’en Europe.
Les dirigeants américains actuels ne se sentent plus obligés de défendre ces droits en Europe comme ils l’ont fait jusqu’à la fin de la Guerre froide. Ce n’est pas si surprenant si l’on se rappelle que les États-Unis ont tardé à s’engager (en 1917 et 1941 seulement) dans les deux guerres mondiales et ont toujours été tentés par l’isolationnisme. On peut aussi supposer qu’à tort ou à raison, la Russie de Vladimir Poutine est jugée moins redoutable que l’URSS stalinienne, et que la bourse de New York se fiche bien de celles de Londres, Paris ou Francfort. On peut encore estimer à Washington que les Européens n’investissent pas assez dans leur défense, ou que leur soutien aux opérations militaires en Irak et en Afghanistan a été trop parcimonieux...
Fin ou division de l’Occident ?
Ce qu’il faut voir là n’est pas la fin de ce qui a été appelé l’Occident (c’est-à-dire "feu la chrétienté" et les anciennes colonies anglophones), mais une division de ce même Occident, autant aux États-Unis qu’en Europe. L’Amérique est loin d’être unanimement derrière son président et on y assiste, de même que chez nous, à une montée des (plutôt qu’aux) extrêmes : populisme "de droite" (nationaliste, autoritaire) contre démagogie "de gauche" (avec toutes les variantes "wokistes" et "anticapitalistes"). Dans un fameux discours à Munich, il y a bientôt un an, le vice-président J.D. Vance a soutenu que les "valeurs communes" de l’Occident sont trahies par les Européens. Que nombre de ces derniers s’inquiètent davantage de la brutalité désinvolte qu’ils perçoivent du côté américain suggère l’ampleur du malentendu.
Faut-il alors dénoncer ensemble les deux illibéralismes ou post-libéralismes symétriques et se rallier au libéralisme ? Mais cet empirisme n’est guère motivant : s’il est fort raisonnable en politique, il l’est bien moins en économie (où il tend à cautionner les égoïsmes) et en morale (où il revient à légitimer tous les désirs). C’est-à-dire que l’Europe n’a pas trouvé "l’âme" dont rêvait Jacques Delors. Ses compromis bureaucratiquement appliqués ne dégagent pas une voie bien tracée, permettant de désarmer les radicalismes qu’elle n’intéresse guère et qui sont plutôt impatients de s’affronter directement (comme ce pourrait être le cas aux présidentielles de l’an prochain en France, chacun pariant qu’une majorité jugera l’autre encore plus inacceptable).
Un état d’esprit
La faiblesse de l’Europe ne vient donc pas seulement de ce qu’elle n’a pas d’exécutif fort, disposant de moyens de pression économique, financière, militaire, diplomatique et culturelle, ou de ressources naturelles convoitées. Elle reste cependant enviable en raison de son niveau de vie, qui repose sur des acquis historiques. Et qu’on le veuille ou non, ceux-ci proviennent d’un sens aiguisé de la dignité de l’humain, ou (plus exactement) d’une ouverture au transcendant qui, loin d’aspirer dans l’arbitraire, stimule la rationalité — en un mot : d’une spiritualité. Peu importe, au fond, que les documents institutionnels refusent de reconnaître les "racines chrétiennes" de l’Europe. Elles sont bien là, et toujours vives, même si c’est en grande partie souterrainement, comme il sied à leur fonction. Elles nourrissent un état d’esprit, qui se détecte dans le fait que l’Union actuelle est issue d’une communauté fondée sur le consentement, et non un empire conquérant aux ordres d’un César, ni une ligue de défense d’intérêts particuliers qui ne s’harmonisent que péniblement. C’est, dans le monde, une exception et un petit miracle, si timide qu’il soit. On peut y discerner une confirmation de ce que "les dons de Dieu sont irrévocables" (Rm 11, 29), même si l’on choisit de l’oublier. Mais en prendre conscience et le rappeler sereinement relève de la lucidité qui réveille l’espérance.












