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Boualem Sansal, écrivain franco-algérien auteur d’une trentaine de romans et de plusieurs essais, a été élu ce 29 janvier à l’Académie française après avoir passé un an dans les geôles algériennes. Motif ? Avoir émis des opinions qui ne plaisaient pas au régime de ce pays. Le signe envoyé par les Immortels est fort. Les réactions parisiennes le sont aussi.
Ceux qui ont tordu le nez
Comme on pouvait s’y attendre, la majorité silencieuse a approuvé cette élection et une partie de l’intelligentsia a tordu le nez. C’est plus fort qu’elle : la gauche parisienne aime le régime algérien. Elle l’aime comme elle avait aimé naguère Staline ou Pol Pot. Il lui faudra encore du temps pour ouvrir les yeux. Et comme elle aime le régime algérien, cette partie de la gauche parisienne n’aime pas Boualem Sansal dont elle n’a d’ailleurs pas lu les livres.
Par-dessus le marché, cette partie de la gauche parisienne déteste nos institutions. Elle ne sait pas grand-chose de l’Académie française, sinon qu’elle a un jour élu en son sein le maréchal Pétain et que c’était vraiment très mal. Que l’Académie ait aussi coopté des personnalités comme Victor Hugo ou Marguerite Yourcenar ne change rien aux idées reçues de cette gauche : sous la coupole, croit-elle, s’agite un groupuscule fachosphérique, réactionnaire et machiste. Pensez donc, la compagnie a même accueilli un fasciste comme Jean d’Ormesson !
Le droit de faire de la politique
Mieux vaut regarder les choses posément. Pour cela nous pouvons nous poser trois questions. Première question : l’Académie a-t-elle le droit de faire de la politique ? La réponse est évidemment oui. L’Académie n’a jamais fait autre chose que de la politique depuis que le cardinal de Richelieu l’a créée en 1634. Car la langue française est politique, et la Compagnie élit qui elle veut. Le principe de la cooptation implique un acte de résistance à l’air du temps. L’Académie est donc légitime à élire un écrivain qui a mis sa plume au service d’une conviction de liberté. Par les temps qui courent, la seule faute serait de ne pas se soucier de ce qui se passe en Algérie.
Être Français
Deuxième question : Boualem Sansal est-il assez français pour faire un académicien ? Oui. Julien Green, élu au siège de François Mauriac, s’est toujours dit "exclusivement américain". Devenu académicien, il n’a pas souhaité obtenir la nationalité française. Il s’est fâché pour cette raison (et quelques autres) avec le Perpétuel du moment (Maurice Druon), mais pour autant, il n’a jamais été exclu de la Compagnie à laquelle il a apporté le génie d’un immense prosateur et d’un grand chrétien. Dans les années 1990, l’Espagnol Jorge Semprun a été candidat. Il s’est trouvé des académiciens pour lui reprocher sa nationalité étrangère (les débats à ce sujet ont été tellement violents qu’ils ont filtré à l’extérieur. Je me rappelle un Immortel indiquant dans un dîner en ville — c’était vers 1995 : "Je veux bien élire Semprun, mais il faudra d’abord changer nos statuts et parler non plus d’Académie française mais d’Académie internationale"). Si ce fut un faux pas, il aura été corrigé par l’élection ultérieure de Mario Vargas Llosa ou de François Cheng.
Changer le monde
Troisième question : faut-il être un grand écrivain pour devenir un académicien ? Évidemment non. Il n’a jamais été ni nécessaire ni suffisant d’être un génie littéraire pour être élu, sinon Balzac l’aurait été et pas Valéry Giscard d’Estaing. L’Académie accueille traditionnellement de grands soldats ou de grandes autorités morales. Ce n’est pas l’écrivain que l’Académie a choisi en élisant le maréchal Foch, le cardinal Lustiger ou le professeur Jean Bernard. En choisissant Boualem Sansal, la Compagnie a honoré un homme et non pas une œuvre.
Avant la Première Guerre mondiale, on avait coutume de dire que les trois institutions les plus prestigieuses et les plus influentes du monde étaient la Chambre des lords, le Grand État-Major prussien et l’Académie française. Un siècle plus tard, la Chambre des lords se cherche et le Grand État-Major a disparu des écrans radar. Il ne reste que l’Académie française pour croire encore qu’elle peut changer le monde en élisant Boualem Sansal. Et parce qu’elle le croit, elle le peut.









