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Comment stopper le mal quand il a pris trop d’élan ?

6 min de lecture
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Crédit : LEEMAGE VIA AFP

Cain tuant Abel, Jacopo Robusti dit il Tintoretto (Tintoret) (1518-1594) 1550-1553, Venise.

Le mal n’est pas fort seulement de nos faiblesses, mais aussi et surtout de notre négligence à le stopper net. Comment arrêter le mal quand il commence à prendre ses habitudes ?

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Après que Dieu eut agréé le sacrifice d’Abel au détriment de celui de Caïn, ce dernier en fut irrité et son visage fut abattu. Dieu lui dit alors : "Si tu agis bien, ne te relèveras-tu pas ? Mais si tu n’agis pas bien, le péché, tapi à ta porte, est avide de toi" (Gn 4, 7). Une traduction plus littérale de la dernière phrase dit : "Mais si tu n’agis pas bien, à l’entrée le péché est tapi, et vers toi son désir." Parole divine assez mystérieuse ! D’un côté, il semble que le péché soit personnalisé. D’un autre côté, ce même péché pourrait prendre de l’assurance au point de guetter Caïn comme une proie au cas où ce dernier succomberait à la tentation de mal agir. Qu’est-ce à dire ? Dieu avertit Caïn que le mal entraîne le mal. En effet, ce n’est qu’après un premier agissement mauvais que le péché va guetter Caïn à sa porte comme une bête de proie. 

Une puissance qui se renforce de nos négligences

Cette parole de Dieu nous enseigne deux choses aujourd’hui. D’abord, le mal est une puissance que l’homme ne peut réduire à lui seul. En personnalisant le péché comme un être avide de dominer sur l’homme, la Bible nous prévient de son caractère redoutable et conquérant. Ensuite, cette avidité du mal se renforce du mal déjà commis par l’homme. Autrement dit, plus on s’enfonce dans le mal, en intensité ou en durée, plus celui-ci augmente son emprise sur la personne qui le commet. Un peu comme les petites mains d’une mafia qui n’arriveraient pas à s’extraire de son emprise et seraient condamnées à continuer leur carrière dans l’organisation criminelle. Toute la littérature universelle est d’ailleurs unanime au sujet de cette vérité. 

Prenons Macbeth de Shakespeare : après l’assassinat de Duncan, le roi d’Écosse légitime, l’usurpateur court de meurtres en meurtres. Dans Hamlet, le roi fratricide et usurpateur a transformé sa cour d’Elseneur en une vaste comédie de mensonges. Ainsi, le mal n’attend que la première étincelle de soumission à son empire pour faire le siège de nos personnes et se rendre maître de la place. Le mal a vite fait de métastaser dans tous les sens !

Le petit doigt dans l’engrenage

Certes, la parole de Dieu ne verse pas dans le fatalisme puisque Dieu dit à Caïn à propos de ce péché avide et insistant : "Mais toi, domine-le." Cependant, on pressent que la force de ce péché quasi-personnalisé est redoutable. La preuve, Caïn y succombera en tuant son frère. Dès lors, Dieu nous avertit : mettre le petit doigt dans l’engrenage du mal peut entraîner toute notre personne dans cette roue broyeuse de liberté. Le mal nous alourdit et ankylose notre liberté en nous rendant plus faibles face aux tentations. Au fur et à mesure qu’il prend de l’emprise sur nous, le mal affaiblit nos défenses immunitaires. Si bien que son audace et son assurance se renforcent de l’affaiblissement de nos résistances. Cercle vicieux ! 

L’importance de la parole dans la lutte contre le mal

Il existe un troisième enseignement de ce verset biblique à ne pas négliger : il s’agit de l’importance de la parole. "Mais toi, domine-le" dit Dieu à Caïn au sujet du mal qui le convoite. Or, en hébreu, "dominer" se traduit par mâshal, verbe qui signifie aussi "comparer, paraboliser". Le mal peut ainsi être contrôlé et maîtrisé par la parabole, donc par la parole. Il est certain que verbaliser le mal que l’on porte en soi est utile pour le maîtriser et s’en débarrasser. Par exemple, le sacrement de pénitence-réconciliation stipule que le pénitent doit impérativement dire et expliciter ses péchés afin d’en être pardonné. 

Inversement, c’est parce que Caïn n’a rien dit à son frère qu’il en est venu à le tuer. La Bible raconte en effet que "Caïn parla à son frère Abel" avant de se jeter sur lui. Mais ce fut une parole sans contenu, autrement dit une non-parole. Caïn aurait pu dominer son désir homicide s’il avait entrepris de dialoguer avec Abel. Mais visiblement, le mal était trop fort en lui. Le passage à l’acte dans le mal s’effectue toujours au détriment de la parole. De nos jours, combien de différends et d’inimitiés pourraient être évités si, au lieu de s’invectiver sur les réseaux sociaux, les hommes se parlaient face à face, dans le monde charnel de la "vraie vie", en dehors de la sphère virtuelle numérique !

Jésus, celui qui stoppe le mal dans son élan

Alors oui, le mal entraîne au mal, entraîne le mal. Raison de plus pour le neutraliser le plus rapidement possible car son élan est proportionnel en vigueur au nombre d’actes mauvais que nous posons. Le mal se nourrit du mal, mais aussi de nos atermoiements quand nous retardons de jour en jour le moment d’arrêter net cette évolution mortifère par une résolution énergique à lui dire : "Stop !" — résolution suivie de sa réalisation dans les faits. 

À cette fin, et pour ne pas rester démuni face à un tel adversaire, il est recommandé d’en appeler, par la prière et les sacrements, à Jésus. Car il est celui qui a ligoté "l’homme fort" afin de piller sa maison, ainsi qu’il le dit dans la parabole qui illustre sa puissance sur les démons : Mc 3, 27. Cet "homme fort" dont Jésus pille les affaires, c’est la puissance du mal, Satan. En le ligotant pour s’emparer de ses biens (mal acquis), Jésus nous rassure : le mal n’est pas une fatalité. En demeurant près de Jésus, les hommes ne sont plus la proie de la puissance du mal puisqu’il a dépouillé celle-ci de ses "affaires", selon le terme employé dans la parabole de l’homme fort. Quelles sont ces "affaires" de "l’homme fort" ? C’était nous, avant que Jésus nous délivre — nous, que cette puissance tenait captifs dans sa maison et que Jésus fait siens en nous extirpant de ce cloaque démoniaque ! Voilà la meilleure manière de stopper net le mal dans son élan : appartenir à Jésus en renouvelant les grâces de notre baptême. Par-là, on voit que l'espérance n'est pas exclusive de lucidité quant à la dangerosité existentielle du mal.