Ils ne veulent pas attendre que la loi soit promulguée. Alors qu’une proposition de loi visant à interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans vient d’être adoptée par l’Assemblée nationale et suit même une "procédure accélérée" en vue d’être appliquée à la rentrée prochaine, des milliers de parents s’allient pour résister à l’injonction du smartphone au collège et retarder le plus possible l’équipement de leur enfant.
Aujourd’hui, un enfant possède son premier smartphone à l'âge de 11 ans en moyenne. Cela correspond très souvent à l’entrée au collège. Il s’agit d’une tendance largement suivie puisqu’en 2025, 78% des enfants âgés de 11 ans possédaient un smartphone. Un chiffre qui grimpait à 93% dès l’âge de 12 ans (+3 points par rapport à 2024), selon l’étude annuelle Born Social 2025. Une écrasante majorité.

Et pourtant, certains parents font de la résistance. Dès l’été 2019, une mère de famille, Marie-Alix Le Roy, a créé le groupe Facebook "Parents unis contre les smartphones avant 15 ans" après avoir lu un article dans Aleteia dans lequel Valérie Halfon soutenait : "Il ne tient qu’à nous de faire évoluer les choses. Si nous sommes des centaines, des milliers de parents à vouloir préserver l’enfance de nos enfants, pourquoi ne pas se concerter en début d’année scolaire et décider ensemble que cette année nos enfants n’auront pas de smartphone". Le groupe Facebook a rassemblé plus de 4.500 membres en deux mois dès sa création. Il en compte aujourd’hui 23.000. Demandes de conseils, partages d'expériences, veille médiatique... Outre le fait de constituer une mine d'informations, ce groupe permet de résister au fameux argument : "Mais maman, tout le monde en a un sauf moi !".
Au printemps 2024, à Betton, en Ille-et-Vilaine, une poignée de parents a lancé une pétition à travers laquelle les signataires s’engagent "collectivement à donner un smartphone à [leur] enfant seulement à partir du lycée". "Mon fils rentre en 6e l’année prochaine et ma fille dans deux ans. Grâce au pacte entre parents, je sais déjà qu’au moins une soixantaine d’enfants de son âge n’auront pas de smartphone à la rentrée dans leur collège, ce sera plus facile pour eux et pour nous", témoigne Olivier, père de famille dans la région de Rennes. Selon lui, "la démarche de reflux a commencé”. L’initiative grandit, fait boule de neige, des pactes sont signés un peu partout en France, jusqu’à se structurer en une association : "Grandir mieux sans smartphone", présidée par Caroline de Plaisance.
Une solution collective
"On ne va pas attendre la loi, on veut aller plus vite, pour que cette génération puisse tenir. Les parents se rendent compte des dégâts et veulent changer les choses. Ils s’aperçoivent que c’est très souvent la pression de groupe qui les pousse à équiper leur enfant plus tôt que ce qu’ils auraient voulu", explique Caroline de Plaisance. "Ils sont face à un dilemme : laisser, ou non, son enfant être le seul de sa classe à ne pas avoir de téléphone. On ne peut sortir de ce dilemme qu’avec une solution collective ! C’est ensemble que les parents peuvent faire basculer la norme. Selon les études, quand 25% d’un groupe s’allie sur une pratique, cela suffit pour faire effet de pression", assure-t-elle.
Lorsque le pacte est local, le résultat est concret.
A l'heure où les effets délétères des écrans, et notamment des réseaux sociaux, sont démontrés, comme l'a récemment souligné le rapport de l'Anses, l’association mise sur les associations de parents d’élèves, les parents délégués et les chefs d’établissement pour organiser localement la résistance. "L’idée est que des parents d’élèves, en collaboration avec l’établissement, commencent une sensibilisation auprès des autres parents", explique la présidente. Par ailleurs, l’association a développé un parcours annuel de sensibilisation "La vie passe avant les écrans", afin "de créer un espace, en parallèle de ces pactes, pour faire société sur ce sujet". L’objectif ? Sensibiliser parents, enfants et enseignants en vue, non pas de bannir le numérique, mais "d’en encourager un usage éclairé et raisonné", précise Caroline de Plaisance.
Des pactes locaux
La présidente encourage ainsi les pactes locaux, à l'échelle d’un même établissement scolaire ou d’une même commune. "Lorsque le pacte est local, le résultat est concret : le nombre d’enfants sans smartphone augmente dans une même école", souligne-t-elle, et avec lui la légitimité, pour les parents, d’agir de concert avec d’autres acteurs locaux. "Ce qui est important, ce n’est pas la "signature" du pacte mais la prise de conscience collective qui va faire baisser la pression", précise encore Caroline de Plaisance. "Et nous ne donnons pas d’indication d’âge pour équiper son enfant, nous préférons dire : "je m’engage à donner un smartphone le plus tard possible à mon enfant", tout simplement parce que les réalités locales sont différentes, selon les villes et les quartiers."
L'association a pour ambition de peser dans l’opinion, auprès des instances officielles, et de porter ce message auprès de l’Union européenne, avec les groupes de parents d’une quinzaine de pays voisins. "Plus nous sommes nombreux, plus les règlements intérieurs des établissements changeront et les lois nationales et européennes aussi", assure le collectif.










