Campagne de Carême 2026
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C’est à… 6 ans qu’elle découvre les vertus thérapeutiques de l’alcool. Deuxième d’une famille de six enfants qui ne prête guère attention à elle, Laurence a commencé par finir les fins de verre : "Mes parents ne s’entendaient pas et ne nous manifestaient aucune tendresse, déplore-t-elle. Dans ce climat de violence physique et psychologique, l’alcool seul apaisait ma peine".
Le refuge d’une assoiffée d’amour
Elle a 15 ans quand son père quitte la maison : sa mère peinant à assumer le quotidien, les enfants se retrouvent livrés à eux-mêmes. Laurence choisit de prendre son destin en mains et de se carapater : à coups de petits boulots, elle se tirera bien d’affaire ! De fait, elle décroche son bac et entame des études de droit : son diplôme obtenu au fil du rasoir, elle enchaîne sur une école de commerce, en travaillant parallèlement pour financer cette dernière.
De ces années, elle garde un souvenir mitigé : "Je n’avais aucun repère, se souvient-elle. Dans les groupes d’amis que je fréquentais, ça picolait sec et je suivais le mouvement. On m’encourageait car j’étais, paraît-il, rigolote avec un verre dans le nez." Sans en prendre conscience, elle boit pour panser ses blessures, ce manque d’affection qui la mine.
Un répit de quelques années
Un coup de foudre au travail met un terme à ces années foutraques. À 29 ans, alors qu’elle poursuit une belle ascension professionnelle dans les services juridiques d’entreprises confirmées, sa route croise celle de Pierre Cottet. Bien qu’il ait un cancer, elle croit le bonheur possible : "Nous nous sommes vite passés la bague au doigt. Ce furent six années très heureuses, durant lesquelles je buvais raisonnablement, pour le plaisir." Mais en trois mois, l’état de santé de son mari se détériore brusquement. Le 31 mars 1995, à 5 heures du matin, il meurt dans ses bras. Laurence a 35 ans. Dès lors, c’est la dégringolade.
L’autodestruction
Désespérée par ce nouveau coup du sort, la jeune veuve rechute. En un an, elle siffle les 300 bouteilles composant la cave de Pierre. C’est là qu’elle devient vraiment alcoolique : "ça signifie, précise-t-elle, que l’alcool devient une obsession. Toute la vie s’organise autour de ça. C’est un cercle vicieux : on boit… pour oublier qu’on boit." Les conséquences ? Des sacrées cuites qui la mènent au commissariat, des pertes de mémoire, un isolement de plus en plus grand. "À cette époque, la famille était disloquée et je n’avais plus d’amis autres que des copains de beuverie. Pour donner le change, j’ai fini par ne plus boire que chez moi, le soir, à l’abri des regards. Je me couchais ivre morte."

Jusqu’au jour où le rideau se déchire. Laurence s’en souvient très précisément : le 24 janvier 2009, alors qu’elle est cadre à Paris dans une entreprise phare du BTP où l’alcool est monnaie courante, elle boit plus que de raison au cours d’une cérémonie de vœux rassemblant 600 personnes. Son corps exténué la lâche, elle s’effondre en public, semant la panique autour d’elle. Personne ne lui tend la main, son patron ne veut plus d’elle, la honte l’assaille : c’en est trop.
Le coup de pouce du Ciel
Peu de temps après, un matin, Laurence se prend une cuite de plus, enfile ses baskets et se dirige vers la rame de métro de Denfert-Rochereau pour en finir une bonne fois pour toutes. Mais en passant devant l’église Saint-Pierre de Montrouge, dans le 14e, elle entend sonner les cloches. La religion n’est pas sa tasse de thé ; elle en a trop soupé dans son enfance : messe tous les dimanches, bénédictions et images pieuses à gogo, écoles de sœurs… Avec un tel fossé entre les discours et les comportements qu’elle a tout rejeté en bloc jusqu’à la mort de son mari. Ce deuil brutal l’a rapprochée de Dieu, mais de manière assez vague.
Depuis ce jour, s’émerveille-t-elle, je n’ai plus bu une seule goutte d’alcool.
Pourquoi entre-t-elle alors dans l’église ? Elle ne saurait le dire. Ce qui est certain, c’est qu’elle est frappée par l’homélie du prêtre : "Fuyez la débauche, le Seigneur vous a donné un corps, il ne vous appartient pas. Vous devez le mettre à son service". Ce corps qu’elle abîme tant ? Au moment de la communion, elle s’avance comme une automate et s’entend répondre au prêtre qui lui tend l’hostie sacrée : "Seigneur, je ne suis pas digne de Te recevoir mais dis seulement une parole et je serai guérie". Laurence s’adresse à Dieu en son for intérieur : "Écoute, je suis au bout du rouleau, j’ai tout essayé, j’en peux plus, la balle est dans ton camp."
Elle reste un long moment à prier, émue par la beauté des chants, apaisée par les lieux. Quand elle se décide à les quitter, ses idées noires se sont volatilisées. Elle rentre chez elle, vide dans l’évier toutes les bouteilles restantes et médite en son cœur. "Depuis ce jour, s’émerveille-t-elle, je n’ai plus bu une seule goutte d’alcool."
D’addict à experte en addictologie
Son chemin de reconstruction n’en dure pas moins une dizaine d’années : une psychiatre addictologue l’aide à répondre à la question si essentielle "pourquoi je bois ?", à verbaliser ses souffrances enfouies (parmi lesquelles un viol intra-familial à 16 ans) et à retrouver la paix. Puis, par fidélité à la mémoire de sa petite sœur également confrontée à des problèmes d’alcool et qui s’est donné la mort à 42 ans, Laurence a pris la décision de lâcher son métier pour ne plus faire que de la prévention. Depuis 15 ans, elle se dépense sans compter, promenant sa frêle silhouette aux quatre coins de France pour alerter l’opinion et dispenser tout en douceur ses conseils à qui veut l’entendre.
Désormais titulaire d’un diplôme en addictologie, elle travaille bénévolement au CHU de Grenoble, a écrit plusieurs ouvrages, monté une association Janvier Sobre pour relayer en France le mouvement britannique Dry January, témoigne tous azimuts… Le tout bénévolement. "Il m’a fallu des années pour prendre la mesure du cadeau que Dieu m’a fait le jour où je voulais mourir. Je Lui dois bien ça, non ?"
Pratique









