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Malgré son malheur, Job demeure poète, car tout poète est crucifié d’une façon ou d’une autre. Il s’écrie : "Car il y a espoir pour un arbre, une fois coupé, qu’il donne des surgeons, et conserve du bois vert. Si sa racine vieillit dans le sol, et que sa souche meurt dans la poussière, pourtant à la senteur de l’eau il bourgeonnera, et produira des rameaux comme un jeune plant" (Jb 14, 7-9). Cette "senteur de l’eau", impalpable, ténue, immatérielle, semble donc suffire à renverser l’état des choses alors que la situation est désespérée, que la mort rôde et qu’elle s’agrippe, étouffant tout espoir logique.
L’homme desséché peut reverdir
Il est vrai que Job, dans sa désolation extrême, n’applique pas à l’homme ce qu’il reconnaît comme un possible miracle dans la nature. Il se lamente ainsi : "Mais un homme, lorsqu’il est mort et dépouillé et consumé, où est-il, je vous prie ? De même que si des eaux se retirent de la mer, elles n’y reviennent plus, et que si un fleuve tari se dessèche, il ne coule pas de nouveau. Ainsi, un homme, lorsqu’il s’est endormi, ne ressuscitera point jusqu’à ce que le ciel soit détruit ; il ne s’éveillera point, et il ne se lèvera pas de son sommeil" (Jb 14, 10-12). Il lui faudra du temps pour découvrir que l’homme desséché peut reverdir également. Son aveuglement provisoire est bien compréhensible tandis qu’il est torturé par toutes les misères de la terre.
Nous n’avons généralement pas, sauf exception, autant de raisons de découragement que Job, mais la moindre épreuve nous plonge parfois dans une déréliction d’un noir d’encre. Nos sens négligent la "senteur de l’eau", ou bien l’ont oubliée, par habitude blasée, par indifférence. Charles de Foucauld, qui fut souvent comme Job sur son tas de fumier, nous encourage :
"Quand nous sommes dans les ténèbres, la nuit, gardons-nous de nous décourager, soyons persuadés que Dieu veille sur nous et nous guidera toujours, soit que nous nous en rendions compte, soit à notre insu, pourvu que nous soyons fidèles. […] Au milieu des travaux d’ici-bas et de la poussière terrestre qui nous obscurcit les yeux, il est bon de lever souvent en haut les yeux et le cœur." (Pensées et Maximes)
Ce presque rien
Il suffit d’un grain de poussière pour bloquer le mécanisme le plus sophistiqué. De même pour notre âme : une fausse note qui se glisse subrepticement, et la musique intérieure devient insupportable. C’est généralement "le je-ne-sais-quoi et le presque rien", cet ineffable si bien chanté par Vladimir Jankélévich, qui fait pencher un plateau de la balance. Notre Seigneur ne dit pas autre chose dans sa lumineuse parabole des œuvres de miséricorde (Mt 25, 31-46) : les actes de charité les plus ordinaires, ceux qui passent inaperçus, qui ne font pas de vague, qui ne bouleversent apparemment pas l’ordre des choses, sont ceux qui ouvrent la porte étroite, et, de même, les omissions dans ce domaine, quasi invisibles et ne semblant être revêtues d’aucune conséquence, peuvent conduire à "l’éternel supplice" (25, 46). Les poètes sont souvent les plus sensibles à ce qui n’est pas perçu par l’œil indifférent. Nos regards superficiels ne prennent pas le temps de se poser sur le détail des choses et des êtres, alors que tout est précieux. Nous avançons avec nos gros sabots, effaçant toutes les traces délicates laissées par Dieu qui sont autant de miniatures ornant le chemin de l’existence. Lorsque Dieu déclare à Adam : "Tu es poussière et tu retourneras à la poussière" (Gn 3, 19), ce qui est d’abord châtiment résonne comme une invitation à l’humilité et à considérer la vie dans sa fragilité et dans sa délicatesse. Ernest Hello, cette âme profonde et lumineuse, a écrit une hymne étonnante à la poussière qui remet chaque prétention à sa place :
"Ô poussière fidèle, sans pourriture et sans orgueil, fille de la terre, sa substance et son image, de laquelle je suis tiré, que je renie incessamment, qui voles obéissante sous le souffle de Dieu qui passe, tu n’as jamais dit que tu es le soleil, ou l’air, ou la lumière, tu te donnes pour ce que tu es, tu te donnes à nous comme tu es, tu ne te vantes pas, tu ne mens pas, tu ne résistes pas : ô poussière, ô ma mère, que je te trouve sublime auprès de moi ! Comment me portes-tu, terre sacrée qui as porté Dieu, moi, poussière pourrie, révoltée et orgueilleuse !" (Prières et méditations)
Ce qui est grâce qui passe
De la senteur de l’eau au goût de la poussière, il n’y a qu’un pas. Celui qui est capable de percevoir l’un et l’autre est riche de promesses car, sans être meilleur que ses frères, il est sensible aux nuances et peut ainsi s’accrocher à la moindre épave pour continuer à flotter, si, d’aventure et par malheur, il s’en venait à sombrer.
Le moraliste et mathématicien du XVIIe siècle, Antoine Gombaud, dit le "chevalier de Méré", soulignait justement : "Ce qui plaît consiste en des choses presque imperceptibles, comme dans un clin d’œil, dans un sourire, et dans je ne sais quoi, qui s’échappe fort aisément et qu’on ne trouve plus sitôt qu’on le cherche" (Des agréments). Cela est aussi l’expérience commune dans la vie intérieure, d’où la difficulté à exprimer ce qui est ressenti, à nommer ce qui est grâce qui passe. Chaque jour est en fait parsemé de tant de signes. Le saint est celui qui les rassemble, qui prend le temps de les déchiffrer, de s’en nourrir et de les partager avec d’autres. Le saint est un arbre qui, même planté au cœur du désert, verdit sans se lasser car il s’attache à la senteur de l’eau vive. La moindre goutte éveille en lui la joie et le zèle.
La petite voie spirituelle
En ce qui nous concerne, des citernes ont bien du mal à nous désaltérer car nous ne savons pas apprécier à sa juste mesure ce qui est donné gratuitement. Cette "senteur de l’eau" est ce qui meut par exemple les disciples d’Emmaüs, avant même de reconnaître le Maître ressuscité lorsqu’Il bénit et rompt le pain : "Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au dedans de nous, lorsqu’il nous parlait dans le chemin, et nous ouvrait le sens des Écritures ?" (Lc 24, 32). Ce qui est inexprimable, ineffable, ce qui est peu, prend alors toute la place et les dimensions du monde s’élargissent pour celui qui est habité par cette "sensation" qui n’est pas de l’ordre du sensible mais qui est un mouvement de l’âme. Lorsque le Christ regarde, son regard bouleverse d’une façon identique. Les Évangiles nous rapportent plusieurs fois de tels épisodes, comme lorsque le jeune homme riche vient voir Jésus : "Jésus, l’ayant regardé, l’aima" (Mc 10, 21). Certes, ce regard, respectant la liberté, n’aura pas suffi à convaincre l’intéressé, encore trop attaché à ses richesses, mais nul doute qu’il ne sera jamais oublié et qu’il continuera à troubler cet homme jusqu’à, peut-être une conversion finale. Une fois pressentie, la "senteur de l’eau" demeure toujours.
La "senteur de l’eau" est comme la petite voie spirituelle, si incarnée par une sainte Thérèse de Lisieux ou un Guy de Fontgalland. S’attacher aux choses minuscules, ne rien négliger de ce qui passe à portée de main ou qui se passe dans le cœur. Tout est à sa place, remplit un rôle. Comme dans l’amour provenant de ses père et mère, la vie spirituelle de chacun se nourrit et se désaltère de miettes précieuses et de goutte à goutte. Redécouvrir cette réalité apporte tellement de joie et de paix dans une âme fatiguée ou éprouvée.










