La providence divine serait-elle teintée d’humour british ? Cette hypothèse est rendue crédible lorsqu’on examine de près comment la figure doctorale de saint John Henry Newman illustre une théologie des nations, chacune d’entre elles ayant vocation à forger et exprimer des valeurs au service de l’universalisme chrétien. Ainsi nous voyons comment la nation britannique, au travers même des vicissitudes de son histoire ecclésiale, a contribué à forger le prêtre anglican passé au catholicisme, devenu co-patron de la tâche éducative et universitaire catholique.
Un propos totalement has been ?
Dans le même temps, il n’a pas manqué de commentateurs avertis pour placardiser sine die l’idée d’Université de Newman dans l’écomusée des paradigmes qui n’ont pas survécu à leur auteur. Cela s’entend en première analyse ; en effet, la théologie peut-elle encore se placer comme savoir architectonique de l’ensemble des autres disciplines, à l’heure d’une sécularisation désormais sanctuarisée de l’Université ? Comment déployer de façon cohérente une vision unitive et organique des savoirs dans laquelle, par exemple, la psychologie aurait à s’articuler avec la physique quantique ? Enfin, et toujours selon l’ex-maître d’Oxford, peut-on subordonner raisonnablement l’activité de recherche à celle de transmission des savoirs ? Bref, le propos newmanien paraît totalement has been, à l’heure déjà largement consommée d’une hyperspécialisation et d’une fragmentation des savoirs ; d’une massification de l’enseignement qui a réduit la pédagogie afférente à une méthodologie de recherche.
Le réalisme newmanien
La chose paraît donc entendue… à ceci près que notre nouveau Docteur de l’Église est un réaliste, obstinément réaliste ; en ce sens que son idée d’Université ne renvoie pas d’abord à une simple vue de l’esprit ou à un idéal construit a priori, mais à une représentation de ce qui est déjà inscrit dans la réalité : l’idée est appelée à se réaliser et à se développer au travers même des vicissitudes de l’histoire (cf. H. Pasqua, La reconstruction du christianisme, Newman et l’Unité de l’Agir, Ad Solem) ; d’où le recours fréquent à la métaphore du vivant animé. Ainsi posé, le réalisme newmanien consiste donc en premier lieu à prendre acte de ce qui est : en l’occurrence de la situation actuelle de l’Université. Il s’agit en fait d’un acte de foi qui prend rigoureusement en compte l’existant : non pour le subir, non pour s’en contenter, mais pour suggérer et défricher de nouveaux possibles, de nouveaux espaces de liberté, de créativité et de responsabilité. C’est dire encore que la foi universitaire lit la réalité en creux ; empruntant les mots de Simone Weil, cette foi lit la négativité de la réalité comme un appel, une condition du surgissement de la grâce, une ligne de crête vers le vrai. Dès lors, l’idée universitaire de Newman constitue-t-elle encore aujourd’hui une réponse pertinente et incarnée à cet appel ?
À l’heure de l’IA et de la marchandisation des savoirs
Ne faites plus d’études, apprendre autrement à l’ère de l’IA : le dernier ouvrage de L. Alexandre et O. Babeau cristallise à souhait cette négativité de la tâche éducative et académique. Telle l’IA qui en vient à se substituer tant aux modes d’apprentissages qu’au sujet apprenant, puis embauché. Cette emprise est d’autant plus stupéfiante qu’elle survient à un moment où les cursus de formation n’en finissent de se rallonger, s’avèrent erratiques et largement décorrélés, tant de l’employabilité professionnelle que du niveau escompté de rémunération. L’hyperspécialisation des formations se voit décrédibilisée à mesure de l’obsolescence accélérée des connaissances et compétences acquises.
Comment dès lors une telle surproduction de diplômés entrera en résonnance avec le reflux démographique étudiant qui s’annonce ? Last but not least et du moins en France, les institutions universitaires catholiques subissent de plus une économie de rentes induite par le monopole d’État de collation des grades… dont les universités publiques récupèrent les dividendes. Il s’agit d’une situation de concurrence déloyale qui exacerbe la marchandisation des savoirs ; celle-ci étant d’autant plus prégnante qu’elle est à rebours du discours lénifiant stipulant une gratuité des connaissances et des savoirs, autorisée par l’IA. Ainsi précisée, la négativité de la réalité à laquelle fait face l’Université semble lui dénier toute possibilité de liberté institutionnelle, voire l’accule à une problématique insoluble, une cacophonie d’injonctions contradictoires. So what ?
Transmettre l’universalité du savoir
S’il ne s’agit pas de nier une certaine pertinence à ce "ne faites plus d’études, apprenez autrement à l’ère de l’IA", le docteur Newman définit et entérine la pérennité de la tâche éducative et universitaire par une sorte de contraposée : Transmettre par l’enseignement l’universalité du savoir. Celle-ci constitue en définitive le seul objet de recherche et d’enseignement, vis-à-vis de laquelle l’IA n’en déchiffre qu’une pâle copie, voire une singerie, concaténation de l’état des connaissances agencé de manière statistique et probabiliste. Bref, si l’IA garde une véritable utilité, gardons-nous de l’ériger en tutrice exclusive de la transmission des savoirs, de leur unité organique, et pour cause.
Dans l’acte de transmission se jouent la formation de l’intelligence dans sa singularité, la capacité de penser, la faculté d’attention, la recherche de cohérence, le dialogue des savoirs… Ce faisant, le sujet apprenant structure l’appropriation de connaissances en un savoir, c’est-à-dire en une forme organisée, plus ou moins articulée avec d’autres savoirs et nécessairement inspirée par ses croyances du moment ; c’est précisément de cette manière que l’étudiant approche comme à tâtons l’universalité des savoirs, leur organicité, leur unité fondamentale.
La vérité religieuse comme condition
Newman postule et professe ce mystère de l’unité des savoirs dans le Verbe de Dieu, per quem omnia facta sunt (par qui tout a été fait), n’hésitant pas dès lors à poser la vérité religieuse comme une condition nécessaire : tant de l’existence du savoir que de l’agir qui peut en découler. Une affirmation inaudible voire intolérable pour la plupart de nos contemporains. C’est pourtant ce que Newman a vécu d’une certaine manière dans sa chair, en rejoignant l’unité catholique par une mort à lui-même (cf. P Philippe Vallin, "L’idée d’université (1852) : pertinence et impertinence du projet newmanien"). L'universalité des savoirs, c'est-à-dire leur interconnexion, n'est pas une sorte de postulat idéologique à imposer d'emblée. Au contraire, c'est en démontrant la précarité et les conséquences de savoirs fragmentés que la vie universitaire poursuit son chemin, celui du fils prodigue de l'Évangile (Lc 15, 11-32). Ce chemin symbolise une raison prodigue quittant délibérément la demeure paternelle de la Sagesse pour une aventure certes périlleuse mais en définitive salutaire. C'est souvent à ce prix que se forment les jeunes intelligences, dans cette réciprocité existentielle entre liberté et vérité.










