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Citoyens du ciel et de la terre

Ojciec bawi się z dzieckiem. Nosi je na baranach
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Michel Cool - publié le 31/01/26
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Euthanasie, intelligence artificielle, décadence morale… les cris d’alarme lancés par certains devant certaines dérives de la société sont aussi des défis lancés aux chrétiens d’aujourd’hui. Brebis au milieu des loups, rappelle l’écrivain Michel Cool, ils ne sont pas appelés à devenir des loups. 

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Trois cris traversent l'actualité et résonnent comme des appels au combat. Le premier est élevé par les évêques de France. Vent debout contre la proposition de loi sur l’aide à mourir, ils se défendent de livrer une bataille purement religieuse ou clientéliste ; ils entendent bien mener un combat pour sauver l’âme de notre civilisation ! Leur prise de position s'inscrit dans le droit fil de "l’humanisme intégral" cher à l'Église catholique depuis Vatican II : elle entend ainsi promouvoir la dignité de "tous les hommes et de tout l'homme". 

Compassion pour tous

La mise en garde épiscopale adressée aux élus de la nation se veut grave, persuasive, urgente aussi. Mais dans l’écho de leurs paroles, des objections se glissent tout aussi tenaces et audibles : comment défendre la vie sans tendre la main à ceux qui, dans leur souffrance abyssale, en viennent à douter de sa beauté et de sa primauté ? Comment affirmer « tu ne tueras point » sans savoir témoigner de la compassion et du respect à des personnes au bout du rouleau et clairement décidées à se jeter par la fenêtre, si on les empêchait de mettre fin à leur calvaire ? Ces questions ne sont pas subalternes : en France, plusieurs centaines de personnes font chaque année le choix de recourir au suicide assisté, principalement en Suisse, en Belgique, aux Pays-Bas ou en Espagne, où ces pratiques sont légalisées. Comment concéder une nouvelle injustice, comme celle permettant aux seuls plus fortunés de nos compatriotes de pouvoir aller mourir de leur plein gré à l'étranger ?

Les pouvoirs déviants de l’IA

Le second cri ressort des écrits et des interventions du pape Léon XIV et de penseurs catholiques. Il se rapporte au progrès fulgurant et inachevé de l’Intelligence artificielle (IA). Ses auteurs s'alarment, non sans justesse, des conséquences dommageables qu'une telle technologie, abandonnée à elle-même, aurait sur nos manières de vivre, de penser et de croire. Face à cette technologie fascinante et terrifiante, ils interpellent les consciences : attention ! c’est le transhumanisme qui frappe à notre porte. L’homme va-t-il devenir l’esclave de ses machines, comme le redoutait déjà Georges Bernanos après la Seconde Guerre mondiale (cf. La France contre les robots, 1947) ? 

La peur soulevée par l'accélération des pouvoirs déviants de l'IA est compréhensible. Mais certains procureurs de tradition chrétienne minorent les services performants que peut apporter l'IA à la médecine, à la science ou à l'entreprise. Ce faisant, ne prennent-ils pas le risque de laisser les loups de la tech régner sans partage ? "La grâce de Dieu perfectionne la nature, mais sans la détruire" est un adage essentiel de la théologie de saint Thomas d'Aquin. Pourquoi donc ne pas considérer aussi l’IA comme un outil, comme une opportunité pour augmenter l'humanisme dans notre humanité, en se donnant les moyens de l'orienter dans ce sens, plutôt que la voir seulement, de la même façon que jadis l'imprimerie, comme une menace à fuir et une machination diabolique à jeter au bûcher ?

Contre-culture

Le troisième cri provient d’outre-Atlantique. Il est lancé par l'actuel vice-président américain J.D. Vance. Évangélique converti au catholicisme depuis 2019, il brandit sa religion comme un oriflamme. Il n'hésite pas à faire de sa foi une composante de la guerre culturelle lancée par l’administration Trump et le monde MAGA (Make America Great Again) contre les migrants, les minorités sexuelles et le multiculturalisme. Pour lui, la "décadence morale" et la faiblesse politique de l'Europe forment un enjeu civilisationnel menaçant directement les intérêts étatsuniens. En 2015, à Munich, le numéro 2 de Donald Trump avait critiqué la démocratie libérale et affiché sa sympathie pour le parti allemand d'extrême-droite AFD. Cette rhétorique alliant identitarisme religieux et nationalisme sourcilleux trouve de l'écho dans des milieux catholiques européens. Beaucoup ont lu le livre de Rod Dreher, Le Pari bénédictin, paru en France en 2017. Celui-ci avance une stratégie pour rester chrétien dans un monde occidental ne l'étant plus. Son modèle ? Le monachisme bénédictin qui recouvrait de son manteau l'Europe au Xe siècle. Le leitmotiv de ce journaliste américain, passé du protestantisme à l'orthodoxie et devenu une tête pensante de J.D. Vance, pourrait se formuler ainsi : retirons-nous de la culture dominante en déclin, bâtissons des communautés ferventes et puissantes capables de ramener l'Occident à Dieu.

 Jésus ne laisse pas les siens désemparés face aux disputations de la société.

La tentation du repli identitaire et de l'offensive contre-culturelle est forte face à une Europe semblant renégate et amnésique. Pourtant saint Benoît n'a jamais exhorté ses moines à se couper du reste du monde. Ses monastères ont été des phares spirituels, mais aussi des laboratoires économiques, sociaux et culturels innovants et profitables à tous. Ils ne se sont jamais constitués en forteresses ou en béliers contre la société civile. Au contraire, pour le théologien contemporain québécois René-Michel Lobergue, "le salut chrétien n'est pas fuite du monde, mais transfiguration de toute chair dans le Christ ressuscité. Bien que lié à une culture particulière, l'Évangile prend là sa portée universelle".

Ces brebis au milieu des loups

Ces trois cris, relevés parmi d'autres, sont aussi des défis lancés aux chrétiens aujourd'hui. Ne sont-ils pas des" citoyens du ciel et de la terre" comme le remarquait déjà un auteur chrétien anonyme à la fin du IIe siècle (cf. Lettre à Diognète) ? Jésus ne laisse pas les siens désemparés face aux disputations de la société. Il les encourage même à entrer dans les maïeutiques humaines aussi ardues et complexes soient-elles. Il leur fournit en prime des conseils et des instructions avant d'entrer vraiment dans la mêlée. On peut lire ceci, par exemple, dans l'Évangile : "Voici que moi, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Soyez donc prudents comme les serpents et candides comme les colombes" (Mt 10, 16). Ces brebis envoyées au charbon sont d'emblée prévenues : leur force persuasive ne réside ni dans la fuite, ni dans l’agressivité, mais dans un témoignage à la fois lucide et sincère.

Quelle interprétation donner donc à ce verset ? Il convient peut-être au préalable de le débarrasser du vernis poétique dont on le recouvre habituellement. Ensuite, il faut se libérer du vertige et de la peur que provoque l'image de la brebis — c'est-à-dire nous — livrée à une meute de loups affamés et montrant les crocs ! Cette image, au demeurant effrayante, pourrait aussi nous faire penser que nous sommes les bons et que les autres — nos adversaires — sont les méchants, les loups. Mais le premier loup qui nous menace, ne serait-il pas notre arrogance, notre prétention à détenir la vérité ? Autrement dit, notre blasphème, car seul Jésus est "le Chemin, la Vérité et la Vie" (Jn 14, 6). Oui, nous l'oublions facilement, nous avons beaucoup d'ennemis intérieurs à combattre. Pour vaincre nos ennemis extérieurs, nous sommes souvent enclins à employer leurs armes et leurs stratégies. Comme si pour les battre, il fallait que nous nous déguisions en loups ? Ce verset recommande clairement la sincérité et la prudence.

Espérance et prudence

Comment rester "candides comme les colombes" sans sombrer dans l’illusion ? La colombe, c’est le cœur qui espère, mais avec lucidité, sans se voiler la face. Comment "être prudent comme les serpents" ? Le serpent, c’est l’intelligence qui discerne les chausse-trappes qu'on lui tend sans pour autant verser dans le cynisme. Les chrétiens n'ont pas vocation à être naïfs ou cyniques. Les chrétiens sont des hommes et des femmes gardant les pieds sur terre, mais croyant fermement que la lumière, même infime, finit toujours par percer les ténèbres.

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