Campagne de Carême 2026
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"Tôt ou tard, lorsque l’on fait métier de lire et d’écrire, on croise le chemin de l’homme aux semelles de vent, tôt ou tard on ressent le désir de visiter Charleville, de s’arrêter en silence sur la tombe où repose le Voyant, devant la façade aussi de la maison grise, près du moulin, où l’Apprenti poète souffrit de l’absence d’un père et de la tutelle autoritaire et écrasante de la mère Rimb, de la Mother droite et inflexible..." Confessons que les premiers mots du Rimbaud, mystique à l’état sauvage que publie Philippe Le Guillou ce mois de janvier, avaient de quoi nous faire rebrousser chemin. Rimbaud, génie obligatoire exigeant le voyage ? Rimbaud, expliqué par sa famille dans la vieille tradition de la critique biographique simplificatrice ? Rimbaud, éternel Voyant depuis sa lettre impeccable à Paul Demeny ? Va-t-on lire un simple hommage au mythe de l’adolescent révolté, que Renaud chantait avec une distance bienvenue dans "En cloque" : "Elle a mis sur l’mur/Au-dessus du berceau/Une photo d’Arthur/Rimbaud/Avec ses ch’veux en brosse/Elle trouve qu’il est beau/Dans la chambre du gosse/Bravo !" ?
L’hommage fulgurant de Claudel
Les promesses du titre nous poussent heureusement à aller plus loin. "Mystique à l’état sauvage", c’est l’hommage fulgurant de Claudel à celui à qui il dit devoir en partie son retour à la foi, avant même le fameux épisode du pilier de Notre-Dame : six mois avant la révélation de Noël 1886, la grâce poétique rimbaldienne opérait la première fissure dans le "bagne matérialiste" où l’avait enfermé la lecture de La Vie de Jésus d’Ernest Renan. Ce Renan, que Zola fustigeait pourtant comme encore trop "poète" — terrible insulte ! — et pas assez positiviste, avait tué d’un coup les cours de catéchisme des jeunes Claudel, Camille d’abord, Paul ensuite. Et voilà qu’Une saison en enfer et Illuminations terrassaient à leur tour les réductions scientistes de Renan. Deo gratias !
Mais que Rimbaud ait ouvert à Claudel les portes d’un catholicisme intégral, proclamé ensuite à pleins poumons pendant soixante-dix ans, ne signifie en rien qu’il ait suivi le même chemin, fût-ce sur son lit de mort. C’est pourquoi Philippe Le Guillou, effaçant vite les craintes d’un agenouillement devant le mythe Rimbaud, en revient aux textes. On oublie la photo au-dessus du berceau — et la cravate qui "éternellement penche", comme dit joliment Pierre Michon —, pour entendre une voix moins truquée : voix qui défie Dieu devant le spectacle du Mal et qui se donne comme projet spirituel de "faire s’évanouir dans [s]on esprit toute l’espérance humaine". Projet à l’ambition folle et aux conséquences terrifiantes, mais que Rimbaud a suivi sans reculer. Aucune pose romantique dans ce titre, Une saison en enfer. Pour la seule fois, peut-être, dans l’histoire de la littérature, la volonté d’explorer les ténèbres de l’abjection ne relève jamais de la figure de style.
L’âme du révolté
Bien malin qui pourrait dire alors si les feuillets de ce "carnet de damné" sont dépassés par les "paraphrases" de saint Jean que Rimbaud glisse dans la même enveloppe. L’image du Christ, d’ailleurs, est sans doute aussi ambivalente dans les deux textes. Du côté de l’enfer, cette plongée dans le paganisme : "Le sang païen revient ! L’Esprit est proche, pourquoi Christ ne m’aide-t-il pas, en donnant à mon âme noblesse et liberté ? Hélas ! l’Évangile a passé !" Du côté de saint Jean revisité : "L’air léger et charmant de la Galilée : les habitants le reçurent avec une joie curieuse : ils l’avaient vu, secoué par la sainte colère, fouetter les changeurs et les marchands de gibier du temple. Miracle de la jeunesse pâle et furieuse, croyaient-ils." Ce Christ-ci est évidemment plus susceptible de toucher l’âme du révolté que celui la piété maternelle étouffante.
Devant la riche polysémie des textes rimbaldiens, Philippe Le Guillou se garde légitimement de trancher. Deux certitudes, toutefois, se dégagent facilement de cette leçon de compagnonnage littéraire et humain : d’une part, contrairement au Verlaine de Sagesse, Rimbaud ne rend compte à aucun moment de son œuvre d’un retour explicite à la Foi ; d’autre part, il est impossible de nier que sa démarche poétique était indissociablement une aventure spirituelle. On se souvient de son aphorisme révélateur : "Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes."
Du sacré sans religion
En somme, ni Isabelle Rimbaud, voulant ramener son frère post-mortem dans l’enclos ecclésial avec l’aide de Claudel, ni Breton, tenant à faire du rebelle un complice athée de ses provocations anticatholiques, ne peuvent convaincre. Philippe Le Guillou se range pour finir derrière Stanislas Fumet : "Au fond, Rimbaud n’a pas su dégager du religieux le sacré. Le sacré entraîne le poète, le religieux ne suit plus. Mais toujours la religion est demeurée son tracas, elle lui circule dans les artères." Il reste à s’inspirer de Fumet pour allier honnêteté intellectuelle et acuité spirituelle, autrement dit pour être un lecteur qui n’a pas pour seul but d’entonner "il est des nôtres".
Pratique :










