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Le “christianisme culturel”, un bienfait ou un risque ?

9 min de lecture
Jean Duchesne

Crédit : Aleteia

On assiste au XXIe siècle à un retour de l’instrumentalisation du christianisme dans la vie publique. L’héritage de la foi doit certes être protégé, analyse l’essayiste Jean Duchesne, mais il faut aussi se méfier des captations.

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Un des défis inhérents au christianisme est qu’il n’a pas à affronter uniquement l’hostilité déclarée, venant du dehors. Il lui faut subir encore, en son sein même, des interprétations réductrices, que l’on appelait autrefois des hérésies — du grec haïresis, dont le sens est "choix sélectif", c’est-à-dire : fixation sur un aspect de la foi, à partir duquel est élaboré un système d’où est évacué tout ce qui, dans la Tradition, ne s’y intègre pas. Il y a donc toujours, à la racine de ces distorsions, une part de vérité. Ainsi, dans la primitive Église, c’est au nom du primat de l’amour que le marcionisme rejette l’Ancien Testament en bloc et n’accepte du Nouveau qu’un seul évangile (celui de Luc, d’ailleurs tronqué) et certaines épîtres pauliniennes. Dans le cas de l’arianisme, c’est une très haute idée de Dieu qui exclut que le Christ soit l’égal du Père, comme il a fallu que le proclame le concile de Nicée dont on a récemment célébré le 1.700e anniversaire.

Une tentation permanente

Les hérésies des premiers siècles ont été surmontées non sans mal. Mais, au fil de l’histoire, le Magistère a dû continuer de s’employer à rectifier des compréhensions déportées du donné qu’il doit transmettre, ou bien les conclusions hâtives qui en étaient tirées. Ce ne fut pas seulement des crises historiques en raison de leur impact politique — comme lorsqu’un empereur (byzantin ou romain-germanique) s’en mêlait, ou dans le cas des guerres de Religion —, car la tentation est permanente, et nul n’est à l’abri d’une appropriation déformante de foi. 

Ce n’est cependant pas si corrosif et ne conduit pas automatiquement au schisme, tant que la simplification abusive ne résulte pas de quelque orgueil intellectuel ou spirituel et ne s’avère pas contagieuse. Nombreux ont sans doute été (et demeurent) les marcionites inconscients et les ariens sans le savoir. Comme l’a fort bien montré il y a peu le philosophe Denis Moreau dans Tous hérétiques ? (au Seuil), les vieux fourvoiements persistent en privé, anonymement, sans faire école, donc sans susciter de rebuffades remarquées de la part des gardiens de l’orthodoxie.

De l’Inquisition au Dicastère pour la doctrine de la foi

Depuis la sécession de la Réforme et surtout depuis la sécularisation qui marginalise le religieux, les déformations dûment réprouvées de la foi ont été des affaires essentiellement internes : fidéisme, modernisme, relativisme... Les sanctions encourues n’ont eu qu’un impact limité dans la sphère profane, où ils avaient peu de soutien. Le jansénisme, qui avait mué en néo-gallicanisme, n’a survécu au XIXe siècle que sous la forme d’un rigorisme qui a fait long feu au XXe. Le désaveu des mouvements politiques qui se réclamaient du catholicisme (le Sillon "à gauche" en 1910, l’Action française "à droite" en 1926) n’a pas entraîné de séparatisme ni de précisions doctrinales corrigeant des erreurs ou de fâcheuses approximations.

On assiste cependant au XXIe siècle à un retour de l’instrumentalisation du christianisme dans la vie publique, avec de nouveaux risques de dénaturation et d’annexion à des idéologies.

La "chasse aux hérésies" n’est donc plus une priorité. À Vatican II (1965), l’Église s’occupe essentiellement de se redéfinir elle-même et de se situer vis-à-vis du monde. Son document le plus proprement théologique (Dei Verbum) recentre tout sur la Parole de Dieu, plus décisive et plus normative qu’aucune école de pensée. Il est à noter que ce concile ne lance aucun anathème, alors qu’il y en avait encore eu à Vatican I (1870). Et depuis, la Congrégation (maintenant Dicastère) pour la doctrine de la foi, remplaçant le Saint-Office qui avait lui-même succédé à l’Inquisition réputée cruellement punitive, n’a traité que d’affaires isolées. Les risques de la "théologie de la libération" ont été seulement signalés en 1984 sans qu’elle soit condamnée, et le schisme intégriste n’a pas entraîné de rectificatifs doctrinaux.

Quand le nationalisme enrôle la religion

On assiste cependant au XXIe siècle à un retour de l’instrumentalisation du christianisme dans la vie publique, avec de nouveaux risques de dénaturation et d’annexion à des idéologies. On a cru, du moins en Occident, que l’effondrement en 1990 du totalitarisme marxiste laissait le champ libre à un libéralisme à la fois politique, économique et moral, pragmatique et exempt d’intransigeance mystique. Or ont émergé des "droites" assez radicales, populistes et identitaires, jusque-là présumées sans avenir. Et elles misent volontiers sur les traditions religieuses pour justifier le nationalisme et l’autoritarisme gouvernemental. 

Ce phénomène ne concerne pas que "feu la chrétienté". Il apparaît dans l’aire musulmane, en Inde avec Narendra Modi, et même en Chine où Xi Jinping récupère Confucius, en plus de la Russie où le clergé soutient Vladimir Poutine et des États-Unis où Donald Trump s’appuie sur nombre de protestants évangéliques et de catholiques. Un peu partout en Europe s’affirment des partis dits d’"extrême-droite", portés par des médias qui nourrissent la résistance au mépris des masses obtuses qu’affichent les élites "éclairées". Certains leaders de ces mouvements sont aux portes du pouvoir. Il en est déjà qui l’exercent (Italie, Hongrie) ou l’ont exercé (Pologne).

Une bienveillance qui peut devenir embarrassante

Ces faits donnent une autre dimension à ce qu’on appelle le "christianisme culturel", c’est-à-dire l’attachement à des retombées visibles et durables de la foi dans la société (institutions, "valeurs", arts, folklore), tout en restant laïquement neutre. Cet intérêt pour le religieux, qui se fait jour principalement dans la préservation du patrimoine (exemplairement après l’incendie de Notre-Dame de Paris), est de prime abord bienvenu aux yeux des fidèles, même si en parallèle est parfois niée la réalité historique des racines chrétiennes de l’Europe. La foi qui transparaît là est certes très incomplète, mais l’Église y trouve une place dans le paysage et même une bienveillance effective et souvent utile, en heureux contraste avec l’anticléricalisme répressif. 

Le "christianisme culturel" de certains politiques promet à l’Église toute liberté pastorale et cultuelle, contre l’abandon d’une autre liberté : celle d’exister face aux autorités civiles, non par rivalité, mais au service du bien commun.

On s’interroge pourtant quand des personnalités qui assurent défendre l’héritage chrétien cautionnent, contre ce qu’enseigne le Magistère, le chauvinisme ou des réformes "sociétales". Et c’est encore plus gênant quand un dirigeant proclamé catholique fonde théologiquement la xénophobie. Le débat public devient alors une affaire interne à l’Église, comme il y a un an, lorsqu’afin de justifier l’hostilité à l’immigration, le vice-président américain J.D. Vance a cité saint Thomas d’Aquin légitimant que l’amour des proches passe avant celui des autres. 

Du "césaropapisme" au monachisme

La référence est correcte, car ce devancement est naturel. Le "docteur angélique" le constate dans le sillage d’Aristote. Mais pour lui, c’est une antériorité et non une supériorité, car la charité, étant une "grâce qui n’abolit pas la nature, mais la perfectionne", incite à aller ensuite plus loin. Il n’y a donc pas conflit mais continuité entre le soin des plus proches et l’aide à d’autres qui en ont manifestement besoin. L’interprétation étroite de J. D. Vance rejoint celle de Jean-Marie Le Pen qui soutint en 1985 que l’Évangile prêche l’amour du seul prochain, et jamais du "lointain" — ce qui suscita une mise au point du cardinal Decourtray.

Plus largement, le "christianisme culturel" de certains politiques promet à l’Église toute liberté pastorale et cultuelle, contre l’abandon d’une autre liberté : celle d’exister face aux autorités civiles, non par rivalité, mais au service du bien commun défini par l’Évangile. Réduire la foi à un minimum formel déterminé par "César" (cf. Mc 12, 17), c’est une hérésie — et récurrente. On l’a appelée "césaropapisme" (puisque l’État y domestique le Pape). Elle a toujours été combattue, mais jamais théorisée, ni donc dûment condamnée. L’effet serait d’ailleurs mince à présent, car la plupart de ceux qu’elle tente n’ont que faire des jugements du Vatican. Et puis la meilleure résistance aux affadissements de la foi est spirituelle. Un parfait exemple en est saint Antoine le Grand : il fuit au désert pour ne pas s’enliser dans un christianisme "installé", puis il en revient pour ferrailler contre l’arianisme ; et il est le "père" du monachisme grâce auquel, selon les historiens, une civilisation a pu renaître peu à peu sur les ruines de l’Empire romain.