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Catherine Ternynck : “L’élégance, c’est l’art du peu”

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Mathilde de Robien - publié le 27/01/26
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Catherine Ternynck, docteur en psychologie et psychanalyste, redore le blason de l’élégance dans un livre paru mi-janvier et intitulé "L’esprit d’élégance" (Desclée De Brouwer). Pour elle, l’élégance est un chemin vers une réalité qui nous transcende, à condition d’en trouver la clé. Entretien.

Notre siècle signera-t-il la défaite de l’élégance ? L’appel de Catherine Ternynck résonne comme une mise en garde : au regard des incivilités, de la surconsommation et de l’impudeur qui marquent le XXIe siècle, l’élégance semble devenir un concept désuet. "Aujourd’hui, ce qui anime les esprits, c’est l’urgence, l’efficacité, le profit, la libéralité, la fête…", constate la psychanalyste. Pourtant, l’élégance est un trésor, un remède au matérialisme, car elle ouvre la voie vers la beauté et la vérité. C’est cet esprit d’élégance que Catherine Ternynck a exploré, et qu’elle invite à retrouver. "Toute personne n’est-elle pas habitée d’une tension vers la beauté ?", interroge-t-elle.

Aleteia : Par quoi l’élégance est-elle menacée aujourd’hui ?
Catherine Ternynck : Elle est menacée par une anthropologie très matérialiste. Nous vivons quasi exclusivement dans la matière, la technologie, la consommation. Au XXIe siècle, tout se passe comme si vivre, c’était non seulement consommer mais organiser sa vie autour de la consommation. Le consumérisme, ce n’est pas seulement une habitude excessive de la consommation mais la conviction selon laquelle l’accomplissement d’une vie passe par l’art de consommer à l’excès. Or l’élégance peut être une voie non pas pour éradiquer ce matérialisme, on en a besoin, mais pour tempérer cet esprit de consommation et ce matérialisme ambiant.

Que mettez-vous donc derrière le mot "élégance" ?
C’est un mot qui peut paraître un peu désuet, anachronique. L’élégance n’est pas un concept, ni un talent, ni une vertu, ni un trait de caractère. Elle ne relève pas de la morale, ni de l’hérédité. On ne peut pas non plus la définir par son utilité, ni par la volonté car vouloir être élégant, c’est déjà ne plus l’être. S’il n’y a pas de théories de l’élégance, elle a en revanche de nombreux synonymes : délicatesse, joliesse, chic, goût, coquetterie, grâce, raffinement, finesse, charme, dignité, courtoisie, distinction, savoir vivre… L’élégance désigne un quelque chose, presque rien, difficilement saisissable. Quand on dit d’une personne qu’elle est élégante, on perçoit confusément ce quelque chose qui se détache de la banalité.

L’élégance peut être une voie pour réhabiliter une dimension spirituelle à notre époque.

À quoi tient l’élégance d’une personne ?
Il y a plusieurs formes d’élégance. Une élégance du vêtement, de l’allure, de la pensée, du langage, de la rencontre, une élégance aussi dans la façon d’être à l’autre, dans la manière la plus anodine de vivre. Il existe en chacun de nous des espaces qui sont disposés à l’élégance et d’autres qui ne le sont pas. Cela invite à la relativité et à la modestie : nul ne saurait être totalement élégant ou définitivement vulgaire. J’ai aussi eu l’intuition de quelque chose de spirituel, au sens non confessionnel, au sens de l’esprit. Pour moi, l’élégance est indissociable de l’esprit d’élégance.

Vous associez spiritualité et élégance, selon vous, l’élégance a une dimension spirituelle ?
Oui l’élégance a une dimension spirituelle, pas nécessairement confessionnelle, mais qui peut l’être. Considérées comme inutiles, l’élégance et la spiritualité appellent en réalité la beauté, indissociable de la vérité. Je pense que l’élégance peut être un moyen, une voie pour réhabiliter une dimension spirituelle à notre époque, dans ce matérialisme qui nous étouffe, qui fait que l’homme d’aujourd’hui est un homme fatigué. Les dépressions, les addictions… La fatigue est contemporaine en Occident. Pourquoi est-on fatigué ? Est-ce qu’il ne nous manquerait pas du souffle, de l’espérance, de la ferveur, du sens ? L’élégance spirituelle cherche la trace de cette beauté, elle l’entrevoit comme une haute qualité d’existence. L’esprit d’élégance ou le petit nom de l’âme. Ne sommes-nous pas fatigués d’une consommation qui ne tient pas ses promesses de bonheur ?

En quoi l’élégance peut-elle nous amener à vivre mieux et plus heureux ?
L’élégance, c’est l’art du peu. Quand la consommation dit : "profite", l’élégance pourrait dire : "savoure". Le matérialisme va du côté de l’excès, l’élégance va vers le moins, et c’est ainsi qu’elle ouvre la voie à la sublimation, à la transcendance, qu’elle permet de croire à quelque chose qui nous dépasse, qui dépasse ma vie, et cela me porte, me soulève. Je vois ainsi dans l’esprit d’élégance une possibilité de transcender sa vie, de trouver par moment des voies fortes qui donnent du sens à ce que l’on vit.

Regarder spirituellement un enfant, c’est reconnaître son être en devenir.

Un autre aspect intéressant de l’esprit d’élégance est de s’exercer à voir l’élégance d’autrui. Naturellement, on voit la faille, le médiocre chez l’autre. Voir son élégance, tendre vers son mystère, c’est un exercice qui rend heureux. L’amour, c’est peut-être ça. Et dans la relation parent – enfant, un des plus beaux cadeaux à offrir à son enfant, c’est de voir cette élégance potentielle. Regarder spirituellement un enfant, c’est reconnaître son être en devenir, c’est l’éveiller. C’est lui dire en quelque sorte : "Tu n’es pas encore, mais tu seras. J’ignore l’avenir de ta vie, mais je reconnais le possible de ton être, ton accomplissement lointain et je m’en porte témoin." L’enfant a besoin de ce regard qui constitue l’essence de l’amour parental.

Pratique

L’esprit d’élégance, Résister à la vulgarité du monde, Catherine Ternynck, Desclée De Brouwer, janvier 2026, 17,90 euros.
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